«Amazing Grace»: l’Évangile selon Aretha

Après avoir flirté avec plusieurs styles musicaux, la fille du pasteur baptiste C. L. Franklin décidait d’enregistrer un album entièrement gospel, non pas dans le confort feutré d’un studio, mais dans le décor dépouillé de la New Temple Missionary Baptist Church.
Photo: Entract Films Après avoir flirté avec plusieurs styles musicaux, la fille du pasteur baptiste C. L. Franklin décidait d’enregistrer un album entièrement gospel, non pas dans le confort feutré d’un studio, mais dans le décor dépouillé de la New Temple Missionary Baptist Church.

En janvier 1972, alors âgée de 29 ans, Aretha Franklin n’était pas une chanteuse prometteuse, mais déjà une immense artiste couronnée des titres les plus glorieux : « The First Lady of Music », « The Queen of Soul », etc. Avec une vingtaine d’albums et cinq trophées Grammy, sa célébrité relevait de l’évidence.

Après avoir flirté avec plusieurs styles musicaux, la fille du pasteur baptiste C. L. Franklin décidait d’enregistrer un album entièrement gospel, non pas dans le confort feutré d’un studio, mais dans le décor dépouillé de la New Temple Missionary Baptist Church, au cœur de Watts, un quartier parfois chaud de Los Angeles. Pendant deux nuits consécutives, avec la complicité d’une somme considérable de talents, dont le pasteur et figure incontournable du gospel James Cleveland, et le Southern California Community Choir, sous la direction d’Alexander Hamilton, la table était mise pour faire de l’album Amazing Grace le succès mythique qu’il est devenu. Car avec ses deux millions de disques vendus, cet album établissait un record toujours inégalé dans ce créneau.

Le moment méritait d’être immortalisé sur pellicule, et le studio Warner Bros. avait alors fait appel à un jeune réalisateur promis à une brillante carrière, Sydney Pollack, auréolé par le succès d’On achève bien les chevaux (They Shoot Horses, Don’t They ?). Or il n’avait guère l’étoffe d’un Michael Wadleigh (Woodstock) ou d’un Martin Scorsese (The Last Waltz), ne s’embarrassant pas de claquettes pour assurer un synchronisme parfait entre le son et l’image. Résultat : des heures et des heures de tournage inutilisables reposant pendant des décennies dans un coffre, jusqu’à ce que le producteur Alan Elliott profite des nouvelles technologies pour sortir Amazing Grace, le film, de l’oubli.

Destiné à être présenté du vivant de la chanteuse, le documentaire musical n’a pas reçu son approbation. Mais à la suite de son décès, le 16 août 2018, on a obtenu l’accord de la famille et on peut maintenant découvrir cette session d’enregistrement dans toute sa vibrante énergie. Car entre le concert devant une foule en liesse et l’intimité d’un studio, cette captation témoigne à la fois du professionnalisme quasi religieux d’Aretha Franklin et de la ferveur dévorante de ses admirateurs, le tout dans une étonnante proximité.

Peu importe qu’elle interprète Wholy Holy, de Marvin Gaye, Mary, Don’t You Weep ou What a Friend We Have in Jesus, Aretha Franklin le fait à la fois avec une sincérité remarquable et une humilité qui l’honore. Cette discrétion est accentuée par l’absence quasi complète de commentaires de la part de la chanteuse, acceptant qu’on lui rende hommage par des discours bien sentis, dont celui de son père, ou grâce à sa seule présence, comme celle de Mick Jagger au milieu des fidèles.

Que ce moment musical ait pu renaître de ses cendres sous une forme autre que purement sonore ajoute une pierre supplémentaire à ce monument qu’est devenue la légende Aretha Franklin. Une légende dont le maquillage coule à l’occasion à cause d’un excès de sueur, à l’écoute de ses musiciens, mais capable d’imposer son autorité si nécessaire. Amazing Grace, dont elle livre une interprétation poignante et singulière, présente un chapitre important dans une trajectoire dont on a abondamment reconnu la valeur au moment de son départ. Une raison de plus pour communier avec celle qui pouvait tout chanter. Et qui le faisait autant avec son cœur qu’avec sa voix.

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Amazing Grace

★★★ 1/2

Documentaire de Sydney Pollack et Alan Elliott. États-Unis, 2018, 89 minutes.