Miranda de Pencier, filmer et se réaliser

Miranda de Pencier amorça les démarches du film en 2007, mais dix ans encore s’écoulèrent jusqu’au tournage.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Miranda de Pencier amorça les démarches du film en 2007, mais dix ans encore s’écoulèrent jusqu’au tournage.

Tout commença par un reportage de la chaîne sportive ESPN, diffusé en 2007. On y parlait de Kugluktuk, une petite communauté du Nunavut qui, frappée à la fin des années 1990 par l’un des plus hauts taux de suicide d’adolescents en Amérique du Nord, avait réussi à endiguer ce mal de vivre grâce au sport. Créée en désespoir de cause par un enseignant, une équipe de crosse avait contre toute attente fait merveille auprès des jeunes de l’endroit. Profondément émue, confiant avoir elle-même été sauvée par le sport à l’adolescence, la productrice et réalisatrice Miranda de Pencier s’envola aussitôt pour l’Arctique.

« Je me trouvais alors en Afghanistan et je me suis rendue directement en Arctique, où je n’avais jamais mis les pieds », se souvient-elle.

« Sur place, j’ai été secouée par les similitudes entre ces deux territoires pourtant très différents. J’arrivais d’une zone de guerre, à Kaboul, mais à Kugluktuk, je sentais autant de traumas tout autour… J’ai aussi été saisie par ce sentiment très fort de ne pas être au Canada. Cette certitude d’être en présence d’un peuple plus ancien, doté d’une histoire et d’une culture riches, mais comme… paralysé. »

Cela, après un travail systémique de colonisation, d’acculturation, bref, de destruction, lequel est sobrement évoqué par des images d’archives glaçantes dans le générique d’ouverture. Tout métaphorique soit-il, ce champ de ruines qu’eut l’impression de fouler Miranda de Pencier avait été le théâtre de tragédies bien réelles. « Le goût de reconstruire, je l’ai perçu après, en parlant aux gens. »

Il faut parler

Ce n’est d’ailleurs qu’une fois qu’elle eut rencontré ces vrais adolescents devenus adultes que Miranda de Pencier prit la pleine mesure de la responsabilité qui lui incomberait advenant qu’ils acceptent de la laisser porter leur histoire au grand écran. « L’une des membres originales de l’équipe de crosse, prénommée Miranda elle aussi [incarnée par Emerald MacDonald dans le film], m’a fait visiter les lieux, m’a présentée. Mais en même temps, elle me disait : “Tu sais, je ne sais pas si je veux te raconter mon histoire, parce que ça voudrait dire la revivre, d’une certaine manière.” »

Chacun avait besoin de réfléchir, car ressasser leurs souvenirs douloureux pouvait s’avérer périlleux. Et puis, cette étrangère, pouvaient-ils s’y fier ? « Ils ont vite compris ma sincérité, et aussi que je tenais à impliquer la communauté. C’est Miranda, à nouveau, qui m’a dit : “J’ai peur que, si on ne parle pas de ce qu’on a vécu, que si on ne revient pas sur cette période épouvantable, la communauté va revivre ça, va retourner là. Il faut qu’on en parle. Et si en voyant le film d’autres communautés sont inspirées, ça aura valu la peine.” »

« Le vrai Adam [interprété par Ricky Marty-Pahtaykan] a renchéri en m’expliquant qu’il était alcoolique et toxicomane avant d’intégrer l’équipe de crosse, et que ça avait changé sa vie, et que ce devait être su, partagé… J’y repense et j’ai des frissons », raconte Miranda de Pencier, toujours très émue lorsqu’elle se remémore les rencontres faites là-bas.

À ce propos, la réalisatrice tint à clore son film avec des images des véritables personnes accompagnées de courtes descriptions de ce que chacun est devenu, vingt ans plus tard. Le procédé peut être mièvre, mais pas cette fois, car on veut savoir. Le film engendre cet attachement-là. « C’était important. Ils sont pour la plupart devenus des leaders dans leur communauté. Ce sont des personnes extraordinaires. »

Les bonnes alliées

À la base, Miranda de Pencier savait que, si elle souhaitait faire les choses correctement, elle devait s’entourer de collaborateurs ayant une expérience concrète du milieu. Elle lia ainsi amitié avec Stacey Aglok MacDonald, cinéaste et productrice basée à Iqaluit et originaire de Kugluktuk.

« C’est drôle, car on m’avait prévenue : “Tu ne veux pas rencontrer Stacey. Elle déteste les Blancs qui viennent du Sud pour faire des films sur le Nord.” J’ai répondu que, dans ce cas, elle était exactement la personne que je devais rencontrer, parce que je ne voulais pas merder. Et Stacey a embarqué. Elle a emmené avec elle Alethea Arnaquq-Baril, qui a fait le remarquable Inuk en colère (Angry Inuk), et toutes les deux sont devenues mes partenaires à la production. Ce film qu’on a fait ensemble, c’est plus qu’un film. »

Photo: Métropole Films Pour trouver de jeunes acteurs, l’équipe derrière «The Grizzlies» envoya des caméras dans des dizaines de communautés et passa en revue quelque 600 auditions.

S’ensuivit un long et méticuleux processus visant à trouver de jeunes acteurs. L’équipe envoya des caméras dans des dizaines de communautés et passa en revue quelque 600 auditions. Des candidats furent transportés par avion dans le Nord pour y effectuer des ateliers de jeu en contexte. On fit également venir des professeurs inuits chargés de leur enseigner les danses traditionnelles et le chant de gorge.

« L’idée était que chacun puisse regagner sa communauté enrichi d’un savoir culturel à partager. Qu’ils décrochent ou non un rôle, ils auraient eu cette expérience allant au-delà du film lui-même. »

D’un rêve à l’autre

On évoquait plus tôt une période de vingt ans écoulée depuis les événements de 1998 dépeints dans le film. En effet, Miranda de Pencier amorça ses démarches en 2007, mais dix ans encore s’écoulèrent jusqu’au tournage. Il faut savoir qu’à l’origine, elle entendait produire le film et en confier la réalisation à Graham Yost, coscénariste avec Moira Walley-Beckett.

« Graham a dans l’intervalle créé la série Justified, en 2010, un gros succès qui lui a ensuite pris tout son temps. C’est un peu par défaut que j’ai pris les rênes de la réalisation. »

D’ores et déjà une productrice expérimentée à ce moment-là, Miranda de Pencier fit ses débuts dans le métier dès l’enfance, en tant qu’actrice. Remarquée pour son rôle de détestable Josie Pye dans Anne, la maison aux pignons verts (Anne of Green Gables) et ses suites, elle tourna beaucoup à la télévision et obtint des premiers rôles au cinéma, comme dans Le mythe de l’orgasme au masculin (The Myth of Male Orgasm). C’est toutefois sur la scène que ses talents pour le jeu et le chant s’épanouirent, notamment dans la production originale canadienne des Misérables.

« J’étudiais à Concordia à l’époque. Je n’avais que 19 ans, et c’était une chance incroyable. Mais à ma grande surprise, j’ai constaté que je préférais le processus de répétition et que l’enchaînement de performances m’ennuyait. Peu après, j’ai été admise à Stratford, un sommet que j’osais à peine envisager, mais qui soudain ne me disait plus rien une fois à ma portée. C’est qu’au même moment, j’avais produit un premier one-woman-show consacré à Frida Kahlo, un beau succès m’ayant menée du Mexique aux salles off-Broadway. La production m’apparaissait le meilleur moyen de monter et de mener à terme des projets. Comme actrice, je me percevais plutôt comme un pion. »

Qu’en était-il de la réalisation ? Elle y songeait, sans presque vouloir se l’admettre : un rêve inatteignable.

Tourner enfin

Et donc, confrontée toutes ces années plus tard à la perspective de réaliser un long métrage basé sur un matériel dramatique délicat, Miranda de Pencier tint à mettre d’abord en scène un court métrage : Throat Song, sur une jeune femme d’Iqaluit qui surmonte une relation abusive sur fond de communauté ayant été coupée de ses traditions.

« Une aînée m’avait conté son parcours, qui m’avait bouleversée… C’est ce qui a inspiré Throat Song. Plusieurs des jeunes retenus pour les ateliers sont dans Throat Song. Hormis le directeur photo et le preneur de son, toute l’équipe technique est du Nunavut. Une semaine de formation et hop, on tourne ! Le film s’est promené, on a gagné le trophée du meilleur court métrage aux prix Écrans canadiens, en 2013 : ç’a été super. »

Quand, enfin, le moment vint de commencer le tournage de The Grizzlies, la même équipe était à l’oeuvre derrière la caméra. De telle sorte que, lorsque la cinéaste affirme que ce film, c’est plus qu’un film, on comprend ce qu’elle veut dire. Sur une note plus personnelle, The Grizzlies lui aura permis de concrétiser son rêve en fin de compte pas si inatteignable. Inspirée par la résilience de la communauté de Kugluktuk, Miranda de Pencier est parvenue à se réaliser. Et à réaliser.

The Grizzlies prend l’affiche le 3 mai.