Vues d’Afrique: guerres absurdes

«La miséricorde de la jungle» raconte le périple du sergent Xavier à travers la jungle rwandaise, où il s’est égaré en compagnie du jeune soldat Faustin.
Photo: Urban Distribution «La miséricorde de la jungle» raconte le périple du sergent Xavier à travers la jungle rwandaise, où il s’est égaré en compagnie du jeune soldat Faustin.

Le sergent Xavier de l’armée rwandaise ne voyage pas seul. Dans sa tête, il porte les fantômes des hommes, des femmes et des enfants qu’il a tués, et aussi ceux de sa femme morte enceinte alors qu’il faisait la première guerre du Congo. C’est ce qu’on réalise en le suivant dans son périple à travers la jungle rwandaise, où il s’est égaré en compagnie du jeune soldat Faustin, dans le film La miséricorde de la jungle, de Joël Karekzi, qui ouvre le festival Vues d’Afrique.

L’action se situe en 1998, quatre ans après le génocide au Rwanda, dans la région de Kivu, à la frontière du Congo. La « deuxième guerre » du Congo, qui a impliqué neuf pays, et qu’on a surnommée la « Première Guerre mondiale africaine », a duré jusqu’en 2003 et a fait, selon les estimations, entre 183 000 et 5 millions de morts, plusieurs ayant été causées par la famine et les maladies. Sans entrer dans les détails de l’explication de cette guerre complexe, le film en montre toute l’absurdité.

Alors que le sergent Xavier souffre de la malaria, les deux militaires doivent en effet se faire passer pour des membres de l’armée congolaise pour réussir à recevoir des soins et à être hébergé dans un village du Congo. Là, loin des armes, femmes et hommes redeviennent des humains. La population, dira un notable de ce village, paie toujours par la guerre, peu importe le groupe qui la mène.

Dans l’épaisse jungle rwandaise, les fantômes crient, souffrent et meurent. Le sergent Xavier y aura des hallucinations au sujet de ses crimes passés. Dans le contexte et le chaos de la guerre, on n’arrive plus « à distinguer le coupable de l’innocent », dira-t-il. Un enfant-soldat devient un homme à abattre. Et il arrive que l’on voie des hommes pleurer, la mitraillette à la main. Ainsi, la guerre est absurde, même si des soldats y voient la seule façon de venger les crimes passés, les frères, soeurs, parents, oncles, tantes, amis disparus. Aux côtés des vivants, on sent l’armée des morts, presque aussi présents que les premiers.

Dans ce cimetière survit pourtant l’espoir, la nécessité d’aimer et d’enfanter, la fraternité, la solidarité, ce lien ténu qui peut unir deux hommes bravant les mêmes dangers, que ce soit les lions, l’ennemi, la maladie ou la solitude. Dans ce Rwanda, la survie est toujours hypothétique, le malheur peut surgir à tout bout de champ. Sans grand déploiement, La miséricorde de la jungle propose une réflexion pertinente et sensible sur la vacuité des guerres, menée par un réalisateur, Joël Karekzi, qui la connaît de près, lui dont le père a été assassiné durant le génocide rwandais de 1994.

À noter dans la programmation

Le festival Vues d’Afrique se déploie à Montréal du 5 au 14 avril à Montréal, et propose une série de rendez-vous sur des thèmes africains. Le 10 avril se tiendra par exemple un colloque sur l’image de l’Afrique dans les médias. Le festival se décline surtout en cinéma, à travers des longs métrages, des courts métrages, des documentaires et une section consacrée à la relève. Mentionnons, à travers la programmation, le film Indigo, une fiction mettant en scène une jeune fille douée de voyance, Le tribunal sur le Congo, un long métrage où le réalisateur Miro Rau réunit des victimes, des bourreaux, des témoins et des experts de la guerre du Congo. Le documentaire Au-delà de l’ombre propose quant à lui un regard sur la jeunesse du village de Tunisie qui a vu naître Amina Sboui, anarchiste et membre des Femen.

La miséricorde de la jungle

Réalisation de Joël Karekzi, Ouganda, Rwanda, Belgique, France, 2018, 91 minutes. Présenté le 7 et le 9 avril dans le cadre de Vues d’Afrique.