«Greta»: le potentiel de la prévisibilité

Les recours à l’extrême créent une distorsion entre les jeux des acteurs.
Photo: Universal Pictures Les recours à l’extrême créent une distorsion entre les jeux des acteurs.

Avec Greta, son premier film depuis Byzantium, en 2012, Neil Jordan s’amuse avec la prévisibilité et les incohérences désopilantes des codes de films de série B dans un tout nouveau registre : le thriller psychologique.

Ce choix aurait pu s’avérer une source d’angoisse plus persistante pour le spectateur que le suspense du scénario, n’eût été la performance jubilatoire et affranchie d’Isabelle Huppert, qui exploite avec une autodérision rafraîchissante la folie et l’incohérence que le genre lui alloue.

Nouvellement arrivée à New York, France (Chloë Moretz) est habitée d’une profonde solitude exacerbée par la perte récente de sa mère et un emploi peu gratifiant dans un restaurant huppé de Manhattan.

Lors d’un trajet de métro, la jeune femme trouve un sac abandonné sur une banquette. Malgré les protestations de sa colocataire (Maïka Monroe), elle s’empresse de le retourner à sa propriétaire, Greta (Huppert), une excentrique professeure de piano amatrice de thé et de musique classique. Contre toute attente, France se prend vite d’affection pour cette veuve douce et esseulée.

L’illusion est presque parfaite, jusqu’à ce que le spectateur, et bientôt France, découvre que le sac oublié dans le métro est loin d’être le premier, et que la façade de Greta ne se résume qu’à un tissu de mensonges camouflant des tendances instables et obsessives. Alors que la première tente de mettre fin à cette relation toxique, le comportement de la seconde devient de plus en plus imprévisible.

Ce jeu du chat et de la souris donne lieu à des scènes tantôt loufoques, tantôt inquiétantes où Greta, immobile sur le trottoir, fixe France pendant des heures à travers la fenêtre sans jamais ciller, se lance à la poursuite de ses amies pour lui envoyer des clichés inquiétants ou la surprend à la sortie d’un ascenseur pour mieux tirer profit de sa détresse.

Les recours à l’extrême créent par moments une distorsion entre les jeux des acteurs. Alors qu’Huppert prend manifestement plaisir à pousser son personnage dans des excès qui pourraient bien devenir viraux, Moretz s’investit avec une passion et un sérieux dissonants dans la souffrance et la tension de la jeune France.

Des sous-sols sinistres au gore risible, en passant par la naïveté de personnages qui se retrouvent un nombre incalculable de fois dans des ruelles sombres alors même qu’elles cherchent à fuir la menace, le cinéaste de The Crying Game a recours aux conventions les plus grotesques. Il crée ainsi une tension qui oscille entre l’angoisse et l’absurde, suscitant plus de rires nerveux que d’appréhension.

Ces moments d’incertitude se seraient toutefois avérés beaucoup moins efficaces sans l’appui de la trame sonore rigoureuse et efficace de Javier Navarrete, dont les changements de ton drastiques épousent à merveille les humeurs du réalisateur et amplifient les attentes qui accompagnent inévitablement de tels clichés.

Greta

★★★

Thriller psychologique de Neil Jordan. Avec Isabelle Huppert, Chloë Moretz et Maïka Monroe. États-Unis, 2019, 98 minutes.