«Song of Granite»: le bohémien irlandais

Le chanteur Joe Heaney travaillera sur les chantiers et comme portier d’hôtel à New York avant de connaître une consécration aux États-Unis.
Photo: Filmoption Le chanteur Joe Heaney travaillera sur les chantiers et comme portier d’hôtel à New York avant de connaître une consécration aux États-Unis.

Les biographies cinématographiques des grandes figures de la musique comportent leur large part d’excès, et quelques exemples récents tirés des vies de Claude François, Dalida et Freddie Mercury du groupe Queen montrent à quel point certains ne lésinent pas sur les artifices visuels, mais aussi sonores.

Tenez-vous-le pour dit : Pat Collins ne s’inscrit absolument pas dans cette approche tapageuse pour évoquer — verbe parfaitement approprié — la vie et l’oeuvre du chanteur irlandais Joe Heaney, né en 1919 dans un petit village du comté de Galway et mort en 1984 à Seattle, aux États-Unis. Ce genre d’informations factuelles ne pullulent pas dans Song of Granite, tableau quasi monochrome, baignant dans un noir et blanc magnifique, sur un artiste bien connu des amateurs de chants traditionnels irlandais, les fameux « sean-nós ».

Sa traversée du XXe siècle ressemble à celle de ses nombreux compatriotes qui ont quitté leur île pour un avenir meilleur, d’abord du côté de l’Écosse et de l’Angleterre, puis des États-Unis. Or, rien de tout cela n’est expliqué avec moult détails, car ce ne sont pas tant les difficultés socio-économiques qui intéressent le cinéaste que les influences plus subtiles qui ont forgé l’âme, et la voix, de l’artiste.

Cette position d’observateur à la fois distant et attentif se reflète dans sa manière de privilégier les paysages aux personnages, de les capter de la façon la plus large possible, réduisant les effets de montage au strict minimum. Comme si la quiétude des environs où grandit le jeune Joe (Colm Seoighe, angélique) le transformait davantage que ses passages à l’école, un peu difficiles, ou ses interactions avec sa famille, elle aussi portée par l’amour des contes et des chants traditionnels. Mais tout cela n’est jamais décrit ici de manière explicite ou psychologisante.

Celui qui, une fois adulte, travaillera sur les chantiers et comme portier d’hôtel à New York connaîtra aux États-Unis une certaine consécration, invité dans différents festivals et certaines universités pour y partager son amour de la chanson irlandaise, lui qui connaît plusieurs centaines de titres, et va procéder à de nombreux enregistrements. Cet homme d’apparence austère (incarné dans la force de l’âge par Mícheál Ó Chonfhaola) a déjà fait le choix de la vie de bohème, du moins si l’on en croit un de ses quatre enfants évoquant brièvement sur la bande-son les absences répétées et prolongées de leur père.

Au soir de sa vie, le Heaney tel que vu par Pat Collins se fait plus bavard (Macdara Ó Fátharta), mais demeure enrobé de mystère, comme si, peu importe l’époque, c’est lorsqu’il chante, parmi les siens ou dans l’immensité d’un territoire dénudé par les vents marins, qu’il se révèle. Évidemment, ceux qui ont une connaissance et une sensibilité déjà aiguisées de cette musique et de ses artisans seront plus sensibles à cette vision singulière, atmosphérique, volontairement débridée, tout sauf flamboyante. Comme si un épais brouillard irlandais enveloppait cette vie d’artiste, pleine d’espoirs, mais aussi d’écueils.

Le chant du granite (V.F. de Song of Granite)

★★★

Drame biographique de Pat Collins. Avec Colm Seoighe et Mícheál Ó Chonfhaola. Irlande−Canada, 2017, 97 minutes