«Impetus»: d’une inhérente force

Pourquoi ce titre? Parce que tous les participants aspirent à un second souffle, qu’il s’agisse de la cinéaste en plein désarroi ou du personnage éploré qu’incarne l’acteur Emmanuel Schwartz, entre autres.
Photo: La distributrice de films Pourquoi ce titre? Parce que tous les participants aspirent à un second souffle, qu’il s’agisse de la cinéaste en plein désarroi ou du personnage éploré qu’incarne l’acteur Emmanuel Schwartz, entre autres.

Jennifer Alleyn est de ces cinéastes qui tournent trop peu. Pour toutes sortes de raisons, financières surtout, on ne se le cachera pas. Beaucoup d’appelés, peu d’élus, et encore moins d’éluEs. Près de 25 ans qu’elle persiste, lancée qu’elle fut jadis avec les camarades Denis Villeneuve, André Turpin et Manon Briand, entre autres, par le film collectif Cosmos. C’était en 1996. Depuis, quelques courts, y compris une fiction, des vidéos d’art et deux longs métrages documentaires : Dix fois Dix, sur le peintre Otto Dix, et L’atelier de mon père, sur un autre peintre, Edmund Alleyn, son papa. Synthèse de tout cela et plus encore, Impetus est le troisième long seulement de Jennifer Alleyn.

En examinant de près sa filmographie qu’on voudrait plus longue étant donné son talent, on en mesure toute la cohérence. De fait, ce qui meut la cinéaste, chaque fois, c’est l’exploration des mécanismes de la création. Après s’être penchée sur ceux d’autres artistes, voici qu’elle fait œuvre d’introspection. Le résultat ne ressemble à rien, sinon à son auteure.

À l’origine d’Impetus, terme signifiant « force d’impulsion », « élan », se trouve le récit d’un jeune Montréalais qui fuit une peine d’amour en partant à New York sur un coup de tête. Ce film ne vit jamais le jour, mais Jennifer Alleyn était trop éprise du beau matériel déjà tourné pour l’envoyer aux oubliettes avec le reste de ses projets inaboutis. Aussi trouva-t-elle le moyen de l’utiliser néanmoins. Comment ?

En devenant elle-même — et telle qu’en elle-même — l’une des protagonistes d’un second film : un documentaire à l’intérieur duquel elle intégrerait des passages du premier film, mais aussi d’autres segments tirés de documentaires en suspens, l’un avec un musicien philosophe dans la dèche (John Reissner), l’autre avec une pianiste refusant de se produire depuis la mort de son fils (Esfir Dyashkov).

Ce qu’elle fit donc.

 
Aller voir «Impetus» ou pas?
 

Déconstructivisme commenté

À l’arrivée, Impetus s’avère un objet merveilleusement singulier dans lequel une fiction, dont on voit le tournage en cours, est commentée dans le réel par sa metteure en scène. Et Jennifer Alleyn de s’interroger, de tergiverser, de douter, guidée, à terme, par un instinct sûr et une sensibilité rare.

Et pourquoi ce titre ? Parce que tous les participants, fussent-ils vrais ou inventés, aspirent à un second souffle, à un nouvel impetus : qu’il s’agisse de la cinéaste en plein désarroi personnel et professionnel, du personnage éploré qu’incarne l’acteur Emmanuel Schwartz au commencement avant que la cinéaste se ravise et confie le rôle à la comédienne Pascale Bussières au mitan… Amies de longue date, les deux femmes commentent çà et là le processus créatif ainsi déconstruit.

Proposition stimulante s’il en est pour n’importe quel cinéphile le moindrement aventureux, que cet Impetus. À cet égard, on se permettra de citer Denis Villeneuve qui, après l’avoir vu, évoqua un ludisme à la Godard et à la Varda. On ne peut que renchérir, en cela que cette manière qu’a Jennifer Alleyn de constamment désigner les artifices du cinéma pour mieux leur renouveler son amour n’est pas sans rappeler certains partis pris de l’un et de l’autre vétérans.

Un film unique

Il n’empêche, l’enchevêtrement de vrai, de faux et tout ce qui survient entre les deux aurait pu se solder par un pensum artistique. À l’inverse, Impetus livre avec générosité ses différentes clés de lecture. Jennifer Alleyn y ouvre ni plus ni moins son intimité d’artiste, avec toute la vulnérabilité que cela suppose.

La démarche séduit en outre par sa rigueur, puisqu’en donnant de la sorte une deuxième vie à des matériaux cinématographiques existants, mais jusque-là laissés pour compte, Jennifer Alleyn transforme son film, de façon inhérente, en un impetus créatif.

Alors qu’elle s’avoue au début en remise en question, bloquée, voici qu’elle puise en elle-même cette « force d’impulsion » dont elle se croyait désormais dépourvue. Pour le compte, ce à quoi on assiste dans Impetus n’est pas tant l’émergence d’un second souffle qu’une renaissance. C’est sans doute ce qui émeut le plus.

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Impetus

★★★★ 1/2

Film hybride de Jennifer Alleyn. Avec Jennifer Alleyn, Pascale Bussières, Emmanuel Schartz, John Reissner, Esfir Dyashkov. Québec, 2018, 94 minutes.