Les poings serrés de Mathieu Kassovitz

Mathieu Kassovitz est de passage à Montréal, pour «Sparring» et la série «Apocalypse, la paix impossible», dont il est le narrateur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mathieu Kassovitz est de passage à Montréal, pour «Sparring» et la série «Apocalypse, la paix impossible», dont il est le narrateur.

« J’ai de la chance, dit Mathieu Kassovitz, campé dans son fauteuil, les yeux sur la rue Sherbrooke. J’ai la chance, en tant que réalisateur, de pouvoir exprimer mon avis politique. Mais j’ai aussi cette chance en tant qu’acteur. C’est rare, pour un acteur, de pouvoir donner son avis. »

Lui, il l’a souvent donné, quitte à créer la polémique, entre des propos sévères sur le cinéma français ou son ouverture aux conspirations. La géopolitique, l’évolution du monde, ça le passionne. Excusez-le.

Sa chance, le cinéaste du coup de poing La haine (1995) et de six autres longs métrages est celle d’avoir croisé de grands réalisateurs. Audiard, Costa-Gavras et Spielberg lui ont confié des personnages enracinés dans de multiples combats, parce qu’ils ont vu en lui, croit Kassovitz, l’homme prêt à défendre des causes. « Quand tu choisis un comédien comme moi, tu dis : “Je prends cet acteur, qui a l’habitude d’ouvrir sa gueule, parce que je veux que mon personnage ait sa force” », résume-t-il.

Un boxeur

Ce n’est pas en raison de son travail récent avec Besson ou Haneke que Mathieu Kassovitz était de passage à Montréal, mais en boxeur, celui qu’il incarne dans Sparring du débutant Samuel Jouy. Ce film où il affronte sur le ring un vrai ancien champion du monde WBA (Souleymane M’Baye) est à l’affiche du festival Cinemania. La dernière projection est à l’horaire mercredi.

« [Mon boxeur] est un travailleur, un ouvrier du ring. Il travaille les week-ends, il prend des coups, en donne. Par amour de la boxe. Pour payer le loyer. »

L’acteur d’Amen et de Munich confie ne pas choisir ses rôles. Il ne prend que ceux qu’on lui donne et ne s’offusque pas qu’on ne pense pas à lui pour un « film pouet-pouet » ou d’humour. « Pourtant, je suis très drôle », lance-t-il, le temps d’un rare sourire.

Il assume son image dramatique, accepte son sort de serpent qui se mord la queue. Ça ne l’a pas empêché de renaître plein de tendresse, jadis en Nino, le simplet duquel s’amourachait une certaine Amélie Poulain, ou maintenant en boxeur dévoué à sa famille.

Pas de chorégraphies

Samuel Jouy, qui a fait le voyage en compagnie de l’acteur vedette, ne tenait pas à un film nouveau genre sur la boxe. Il n’aspirait qu’à raconter ce qui se passe « dans la tête et le coeur d’un boxeur », en particulier dans ceux d’un « sparring », un partenaire d’entraînement mis au service d’un athlète étoile.

Or, l’engagement total de Mathieu Kassovitz a amené l’inusité. « Les acteurs se tapent pour de vrai, ce qui n’avait jamais été fait. Même dans Rocky ou Raging Bull », souligne Jouy. C’est Kassovitz qui a insisté pour le réalisme des scènes : son personnage, qui accumule plus de défaites (33) que de victoires (13), est l’archétype de la souffrance.

« Rocky, ce sont des chorégraphies, des combats précis, scénarisés. Là, on s’en fout, des combats. On sait qui gagne, il n’y a pas de montée de suspens, dit Kassovitz. C’était plus important de faire une boxe la plus réaliste possible. Alors, [je] fais de la boxe. »

C’est un sport fascinant [la boxe]. C’est la vie : tu tombes, tu te relèves, tu recommences. Sinon tu meurs. C’est vraiment une allégorie de la vie. La résilience de la nature humaine est magnifique. La boxe en est le summum. 

Avant le tournage, il a peaufiné technique et physique. « Je préfère passer trois mois à boxer qu’à faire des chorégraphies. Après… Si vous ne voulez pas boxer, faut pas faire un film sur la boxe », répond-il, lorsqu’on lui demande s’il n’avait pas peur de se blesser.

Samuel Jouy a cherché à capter les regards des boxeurs, en se tenant à la distance la plus juste. « La boxe est un art de la distance, soit de la casser, soit de la prendre », dit le réalisateur, qui s’est placé en dehors du ring. Sauf pour le combat ultime, filmé en caméra subjective. « Ça se justifiait. C’est un moment où on ne sait pas si le personnage boxe ou s’il se l’imagine. »

Se relever

Au bout du compte, contrairement à Hollywood, la victoire aux poings avait peu d’importance. C’est la leçon de vie qui intéressait le réalisateur. Pour Mathieu Kassovitz, c’est ça, la boxe.

« C’est un sport fascinant, dit l’acteur. C’est la vie : tu tombes, tu te relèves, tu recommences. Sinon tu meurs. C’est vraiment une allégorie de la vie. La résilience de la nature humaine est magnifique. La boxe en est le summum. »

Mathieu Kassovitz n’a pas été exempt d’échecs. Comme réalisateur, notamment. Si La haine, violente chronique campée dans une cité, lui a valu moult prix, le titre suivant, Assassin(s) (1997), a été qualifié de film le plus nul de l’histoire. Et le mauvais accueil de son dernier, L’ordre et la morale (2011), l’a poussé à dénoncer le conformisme du cinéma français.

« [Les gens du] cinéma français, ça fait des années que je les insulte. Le problème qu’ils ont, c’est que je ne suis pas mauvais. Et donc, ils m’aiment bien », dit-il, avant d’affirmer, du même souffle, aimer le cinéma français. Et voir des signes d’espoir, en citant le film succès Le grand bain, de Gilles Lellouche.

Et lui, le réalisateur, se relèvera-t-il après l’échec de 2011 ? Oui, dit-il, mais « il faudrait que j’arrête ma carrière d’acteur, pour réécrire et recommencer ».