L’acteur gourmand

Modeste, simple et vrai, c’est l’acteur Olivier Gourmet.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Modeste, simple et vrai, c’est l’acteur Olivier Gourmet.

Tout a commencé avec La promesse (1996), de Jean-Pierre et Luc Dardenne, et, depuis, Olivier Gourmet a plus que confirmé. Le festival Cinémania, qui en fait son invité d’honneur pour l’édition qui débute jeudi, l’énonce ainsi : 98 films en 20 ans. Il n’a vraiment pas chômé.

L’acteur fétiche des Dardenne, à qui il doit son prix d’interprétation à Cannes pour le rôle de menuisier dans Le fils (2002), affirme pourtant être sélectif. Il n’accepte que ce qui, « à la lecture du scénario », l’émeut. Et non, il ne court ni les concours ni après la « peopolisation ».

« J’essaie d’éviter les honneurs. Je vis un peu en dehors du monde du cinéma », confie Olivier Gourmet, heureux cependant de l’amour que le Québec lui atteste. Son monde à lui, c’est sa Belgique natale et son village de 50 habitants. « J’aime ma vie et je ne la changerais pour rien au monde. Trop de célébrité me handicaperait. »

Il vient à peine de débarquer de l’avion qu’il encaisse les entrevues à la queue leu leu. Un grand pro. Mais humain, qui aime décompresser : après une pause tabac, une première bière. Pourtant, admet-il, avec le décalage, il devrait déjà avoir pris la dernière.

80 jours

Modeste, simple, vrai, à l’image de tout ce cinéma qu’il incarne, l’acteur de 55 ans ne renie pas son métier. Même qu’il l’adore et va jusqu’à qualifier les 80 jours de tournage qu’il peut accumuler en une année d’insuffisants.

« Si j’en ferais plus ? Ah ! ben oui. C’est mon métier. J’aurais du plaisir à y aller tous les jours. Je ne veux pas rester sur Paris pour les avant-premières, les émissions télé. Ça, j’essaie d’en faire le moins possible. Mais s’il y a un film qu’on tourne pendant onze mois, tous les jours… Pfiou ! Je ne suis pas contre. »

L’hommage de Cinémania ne comprend bien sûr pas 98 titres, seulement 6, dont 4 récents, pas encore lancés ou tout juste, comme Ceux qui travaillent, première oeuvre d’Antoine Russbach, née au festival de Locarno. Olivier Gourmet y incarne un homme dévoué à une compagnie de cargos. Sauf qu’il prend une décision moralement inacceptable. Son licenciement déterre alors un monde d’injustices, qui n’est pas sans rappeler le cinéma des Dardenne.

« C’est vrai, on est dans la même veine. Un cinéma sans concessions, qui parle de la société d’aujourd’hui, avec un vrai regard, une vraie sensibilité. C’est sans concessions, parce que le film est d’une violence. Ce n’est pas l’homme qui est violent, c’est le système. »

Dirigé par Philippe Falardeau dans Congorama (2006), un des vieux films avec Le fils que ressort le festival montréalais, l’acteur belge n’est pas l’homme d’un univers. Ni du seul cinéma social contemporain.

Lui qu’on a vu notamment dans Vénus noire (2010), d’Abdellatif Kechiche, plonge volontiers dans des films d’époque. À Cinémania, on le verra à la fin du XIXe siècle (Edmond, d’Alexis Michalik), pendant la Révolution française (Un peuple et son roi, de Pierre Schoeller) ou encore au début du XVIIIe siècle (L’échange des princesses, de Marc Dugain).

La difficulté est différente dans ce type d’entreprise, reconnaît-il. « C’est relié à la langue, surtout quand le réalisateur attache une importance à cela, notamment dans L’échange des princesses, où les dialogues sont très littéraires. »

Le niveau langagier est également capital dans Edmond : il aborde la création de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Pour Olivier Gourmet, qui prend la peau de Constant Coquelin, le comédien qui a créé le célèbre Cyrano, Edmond lui a permis de toucher à la comédie.

Cent mots

Car son physique et sa voix grave l’ont davantage destiné à des personnages sérieux, d’autorité, un peu rudes, voire intimidants. Être confiné au drame social ne lui déplaît aucunement. « Mon plaisir d’acteur est d’incarner des personnages auxquels je peux m’identifier, parce que je peux gratter leur âme. C’est plus stimulant que de faire un personnage caricatural », estime-t-il.

« Si je m’étais forcé, peut-être que je serais aujourd’hui ce qu’on appelle une star [il pèse les mots], de celles qu’on arrête dans la rue », concède-t-il. Il ne se force pas, bien qu’il angoisse à l’idée de devoir payer le prix pour sa vie en retrait.

Son agente parisienne l’a souvent rassuré. Reste qu’il a déjà écopé de ne pas être l’acteur qui cartonne. Nicole Garcia le voulait pour le rôle principal dans L’adversaire (2002), mais les producteurs ont choisi Daniel Auteuil.

« Eh oui, j’ai râlé. Si vous n’avez pas dans votre filmographie des films avec énormément d’entrées, le producteur reste frileux. Je comprends, mais c’est idiot », dit celui qui ne regrette cependant rien.

Olivier Gourmet s’affiche comme un homme de principes et comme un acteur près de ses sentiments, qui voue une importance capitale au jeu physique et non verbal. Il est de l’école qui pousse à « trouver la situation émotionnelle du personnage » et non pas à la jouer. Tout naît de l’intérieur du corps, plutôt que de la tête. Son menuisier dans Le fils, où on le voit sur chaque plan, souvent de dos, est de cette nature. Ses mains et sa nuque expriment tout.

« Je serais curieux de compter le nombre de mots que je dis en une heure et demie. Si ça se trouve, il n’y a pas cent mots. C’est presque muet », dit celui qui, dans sa vraie vie d’acteur en train de boire une pinte, n’aura pas lésiné sur les mots.