Laura Bari, la faiseuse de rêves

Celle qui s’appuie sur la poésie et la métaphore pour aborder des sujets difficiles estime que l’art et le cinéma sont les meilleures thérapies.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Celle qui s’appuie sur la poésie et la métaphore pour aborder des sujets difficiles estime que l’art et le cinéma sont les meilleures thérapies.

« Je pars de l’idée que nous sommes tous des survivants. Mais certains sont des êtres super exceptionnels, des boys ou girls next door dont l’histoire est incroyable. Je m’intéresse aux héros ordinaires. »

Professeure au cégep, poète dans l’âme, apôtre de la cause des enfants, Laura Bari est aussi cinéaste. Une documentariste au style unique, empreint de réalisme magique. Son troisième long métrage, Primas, peut être ancré dans le drame social le plus terrible (les sévices sexuels sur des mineures), les teintes d’onirisme dégagent de l’espoir et même du bonheur.

Rocio et Aldana ont subi, à des kilomètres de distance, des histoires d’horreur. La première a été kidnappée, violée et abandonnée en flammes, laissée pour morte par son bourreau. Elle a survécu et a accepté de se livrer à la caméra cinq ans après les faits.

La seconde a été agressée pendant des années par son propre père. La peur et la honte l’assaillaient, mais elle a fini par dénoncer l’homme. Quand la cinéaste l’a appris, elle commençait à tourner avec Rocio. Primas réunit ces deux cousines éloignées, en toute logique.

Celle qui s’appuie sur la poésie et la métaphore pour aborder des sujets difficiles estime que l’art et le cinéma sont les meilleures thérapies. Y compris pour elle, Laura Bari, sœur du père d’Aldana.

« Il faut transformer les immondices en poésie, c’est très clair pour moi, affirme-t-elle. Je veux que le processus de construction d’un imaginaire et l’ensemble des solutions créatives d’un projet transforment les gens, les personnages, l’équipe, le public. »

Pas de victimes

Un film peut changer les mentalités. Mais ne dites pas à la réalisatrice d’origine argentine, Minou de son vrai prénom, que celui-ci s’inscrit dans la mouvance #MoiAussi.

« Je ne veux pas qu’on voie mes personnages en victimes. Je dirais plutôt #Respecto, #Basta, dit-elle. C’est Aldana qui me l’a fait comprendre, alors qu’on était au festival de Mar del Plata. Elle s’est enflammée lorsque quelqu’un a avancé le mot “victime”. Pour Aldana, je les traitais comme des personnes, qui avaient vécu [certaines choses]. »

Il faut transformer les immondices en poésie, c’est très clair pour moi. Je veux que le processus de construction d’un imaginaire et l’ensemble des solutions créatives d’un projet transforment les gens, les personnages, l’équipe, le public.

Ses personnages, deux de ses nièces, elle ne les aurait pas vraiment connus si ça n’avait pas été de ses projets cinématographiques. Deux de ses documentaires, ce Primas qui prendra l’affiche à la fin du mois et le précédent, Ariel (2013), ont été tournés en grande partie dans ses terres natales. Des terres où on l’appelle volontiers « Minou Noel », tellement la grandeur d’âme fait sa réputation.

Généreuse, Laura Minou Bari ? Demandez-lui pour quelle raison elle a choisi, il y a 25 ans, de s’établir à Montréal, elle vous expliquera d’abord pendant 15 minutes pourquoi elle a quitté l’Argentine. Peu importe la question, sa réponse sera ponctuée d’anecdotes, de souvenirs, de détours, de « Oh ! là » et autres interjections interdites de publication.

C’est l’enregistreuse qui n’en pouvait plus ; elle s’est arrêtée, pleine à craquer. « Mon énergie me rend insupportable, reconnaît la cinéaste. Je suis la première qui se lève, la dernière qui se couche. » C’est ce qui lui permet de tomber sur des moments inattendus, des « synchronismes », comme elle les qualifie, qui lui tombent du ciel.

« Le phoque, le phare, la pleine lune, c’est super kitsch, mais c’est ce à quoi j’ai eu droit, raconte-t-elle, au sujet de la séquence qui ouvre et ferme Primas. L’animal s’est mis à bouger, a pris la position fœtale. Je le croyais mourant, alors qu’il respirait. J’ai tourné pendant 45 minutes. »

Six heures à huis clos

Laura Bari travaille avec une équipe de cinq personnes, mais c’est elle qui tient la caméra, parfois la perche de son. Elle fait aussi le montage. Son rapport à l’œuvre est très personnel. Et comme ses sujets relèvent de l’intime, ça se tient. Surtout avec Primas.

Une des scènes dont elle est le plus fière réunit pour la première fois les deux cousines. Le film roule depuis 40 minutes et elles se racontent leurs douloureux passés. Ça sert aussi le spectateur, qui ne connaît pas encore vraiment les faits.

« La caméra a brûlé, dit celle qui a filmé à huis clos durant… six heures. Je leur ai seulement dit de se parler, entre elles. Si elles voyaient la caméra, de faire comme s’il s’agissait d’un arbre et de continuer. C’était ma seule indication. »

Des moments de grandes émotions, entre pleurs et rires, drames et joies, abondent dans le long métrage. Laura Bari en a pris conscience à force de le présenter dans des festivals. Les gens l’enlacent, pleurent avec elle, y compris des hommes.

Prix du public au Festival internacional de cine de Mar del Plata, Prix du jury à Toulouse et à Istanbul, ce « film éprouvant » a fait le tour de l’Europe et de l’Amérique latine, s’arrêtant en Grèce, en Pologne, au Pérou. Au Québec aussi, notamment aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal en 2017, et tout juste il y a quelques jours au Festival de cinéma de la Ville de Québec.

Primas conclut une trilogie consacrée à des survivants et commencée avec le garçon aveugle d’Antoine (2009). Des survivants à qui Laura Bari lance le défi de réaliser un projet, un rêve.

« Je suis une dream travel filmmaker, une faiseuse de rêves. Tu as un rêve, on le fait », dit l’enseignante au Cégep du Vieux Montréal en techniques d’éducation à l’enfance.