«Gut Instinct»: l’instinct de justice de Daniel Roby

Antoine Olivier Pilon dans une scène de «Gut Instinct». L’acteur québécois incarne le personnage d’Alain Olivier, rebaptisé d’un pseudonyme pour l’occasion.
Photo: Caramel Films Antoine Olivier Pilon dans une scène de «Gut Instinct». L’acteur québécois incarne le personnage d’Alain Olivier, rebaptisé d’un pseudonyme pour l’occasion.

Il est si heureux d’être parmi l’équipe de tournage de Gut Instinct, le 5e film de Daniel Roby (Louis Cyr, l’homme le plus fort au monde), qu’on a peine à imaginer Alain Olivier en jeune junkie mis en taule pendant huit ans à Bangkok (1989-1997) et enchaîné pendant 42 mois. Appareil photo à la main et grand sourire aux lèvres, il capte tout ce qu’il peut, du technicien au repos à la répétition de son retour de Thaïlande.

Son retour, si, si : Gut Instinct relate sa malheureuse aventure asiatique. S’il respire le bonheur à ce point, c’est qu’il a enfin l’impression que la vérité éclatera au grand jour. Au cinéma, en plus. « Les images parlent d’elles-mêmes. Ce n’est pas une réalité qui peut être inventée », affirme celui qui approche aujourd’hui la soixantaine.

Doté d’un budget de 7,3 millions de dollars, le film réunit à l’écran la vedette montante du cinéma québécois Antoine Olivier Pilon et la vedette américaine Josh Hartnett. Le premier incarne le personnage d’Alain Olivier, rebaptisé d’un pseudonyme pour l’occasion, le second personnifie le journaliste torontois Victor Malarek, celui par qui l’histoire du junkie trompé par la police n’est pas tombée dans l’oubli.

Question de persévérance

Le combat contre la GRC qu’Alain Olivier a porté en 2007 jusqu’en Cour suprême est une longue saga policière et juridique. Toutes proportions gardées, Daniel Roby a mené une bataille similaire.

On oublie l’importance de la liberté de presse dans nos vies. Surtout au Canada, on se dit que tout va bien ici, rien ne se passe.

 

« Je pensais que ce serait mon deuxième film, c’est mon cinquième, finalement », dit le réalisateur et scénariste, qui a eu le déclic pour l’histoire d’Olivier en 2007, alors qu’il découvrait les textes de Malarek.

« Daniel a assisté à tous les jours du procès, chaque jour, pendant une quarantaine de jours. Il prenait des notes dans son calepin », se souvient Alain Olivier, qui a connu le cinéaste juste avant le début du procès.

« L’histoire m’a touché, commente Daniel Roby. Ce n’est pas juste le sujet que Victor Malarek aborde qui est important, mais aussi l’existence de Victor. C’est-à-dire l’importance de l’existence d’un journaliste d’enquête qui est tenace, qui ne lâche pas, qui suit son instinct pour défendre nos libertés. »

Une part du film se déroule en Asie. L’équipe revient d’ailleurs d’un mois de tournage là-bas. Mais ce n’est pas tant un procès de la justice thaïlandaise que Roby lance qu’une ode aux libertés de presse et d’expression, si fragiles, y compris au Canada. « On oublie l’importance de la liberté de presse dans nos vies. Surtout au Canada, on se dit que tout va bien ici, rien ne se passe », dit-il.

Les huit ans sur lesquels revient Gut Instinct sont narrés à travers les perspectives du prisonnier, du reporter et des policiers. C’est une histoire vraie, avec moult détails très réalistes, à quelques exceptions, comme le nom de celui qui se présente comme une victime de la GRC.

Sur ce point, Daniel Roby explique : « On n’est pas aux États-Unis, on n’a pas de First Amendment, article de constitution qui protège les libertés d’expression. On peut se faire poursuivre par n’importe qui pour atteinte à sa réputation. C’est pour ça qu’on ne peut nommer les institutions. Si je veux raconter une histoire vraie, je suis obligé de protéger la production et de changer des noms. »

Histoire probable

Conspiration gouvernementale, dossier secret, faits niés, éléments de preuve détruits… La nature de l’enquête journalistique et maintenant cinématographique est complexe.

Josh Hartnett est heureux de jouer dans la peau de Malarek, un personnage qu’il aime parce qu’il priorise le combat pour la justice sociale au détriment de sa propre gloire. Et Harnett a tendance à croire la version de son alter ego.

« Aux États-Unis, on est habitué à entendre parler de ce type d’histoires. Je ne savais pas que ça se produisait au Canada. Pour moi, c’est une toute nouvelle histoire, mais qui me sonne familière. Elle ne m’apparaît pas déraisonnable, elle me semble probable. »

Antoine Olivier Pilon a, lui, été estomaqué à la lecture du scénario. Mais le réalisme adopté par Roby lui apparaît nécessaire. « J’ai eu l’impression de marcher là où des gens ont vécu des choses très intenses », dit-il, lorsqu’il pense aux scènes tournées en prison.

Alain Olivier a eu la chair de poule quand il a vu et entendu ce que l’équipe a rapporté de Thaïlande. De vieux souvenirs qui l’enragent encore et qu’il estime que les « contribuables canadiens » doivent connaître. Malgré sa colère, il est serein. Et heureux.

« Pendant trente ans, je me suis levé tous les matins en me demandant quelle tuile allait me tomber sur la tête. Ça va faire onze ans qu’on parle du film. Là, c’est mis en images. J’ai des raisons d’être heureux », confie-t-il.