François Girard plonge dans l’histoire avec «Hochelaga, terre des âmes»

«Avant l’arrivée des Européens, il s’est produit beaucoup de choses, ici. Il y avait déjà beaucoup de monde», souligne le cinéaste François Girard. 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Avant l’arrivée des Européens, il s’est produit beaucoup de choses, ici. Il y avait déjà beaucoup de monde», souligne le cinéaste François Girard. 

Le film Hochelaga, terre des âmes, repose sur une ingénieuse prémisse. À la suite d’un affaissement de terrain au stade Percival-Molson se forme un trou au fond duquel coule un ruisseau sous-terrain. Un jeune doctorant en archéologie est convaincu qu’il s’agirait du site originel du mythique village iroquoien d’Hochelaga, futur siège de Montréal. Des excavations subséquentes jaillissent différentes anecdotes historiques en une plongée, littérale, dans le passé.

Ce faisant, le cinéaste François Girard plonge lui aussi, mais en lui-même, comme il l’explique d’entrée de jeu en abordant la genèse et le développement de cet ambitieux projet. « Pour des raisons hors de mon contrôle, mon travail en opéra et en cinéma m’a amené un peu partout dans le monde, m’a excentré. J’ai eu besoin non seulement de revenir où je vis, mais aussi d’interroger l’endroit où je vis. Ce film est né de ce désir de retour à mes racines. »

Ou retour « aux sources », pour reprendre l’image du cours d’eau qui revient comme un leitmotiv. « Le film, c’est carrément ça : j’ai creusé un trou jusqu’à mes racines, jusqu’à nos racines ; je regarde l’histoire par le trou de la serrure. Mon amour pour Montréal a été une motivation, mais ça relève d’abord d’une quête identitaire ; ce n’est pas un film hommage. J’y voyais l’occasion de comprendre qui je suis, qui nous sommes. »

Héritage et métissages

La démarche a beau relever de l’introspection, c’est un souffle épique qui porte Hochelaga, terre des âmes. L’action démarre et se clôt en 1267 aux abords de ce ruisseau qui sera enseveli des siècles plus tard. Dans l’intervalle, on s’arrime, de nos jours, au personnage de Baptiste Asigny (le rappeur Samian), le doctorant en archéologie. Dévoilés pendant sa soutenance de thèse, des artefacts découverts lors des fouilles déclenchent chacun un retour en arrière.

On assiste ainsi en 1687 à la passion contrariée par la maladie, et l’Église, entre un trappeur (Emmanuel Schwartz) et une Algonquine (Tanaya Beatty) ; à la fuite en 1837 de deux patriotes (dont un joué par Sébastien Ricard) assistés par une riche Anglaise (Siân Phillips) ; aux premiers échanges entre Jacques Cartier (Vincent Perez) et les Iroquoiens en 1535.

« Avant l’arrivée des Européens, il s’est produit beaucoup de choses, ici. Il y avait déjà beaucoup de monde. On a longtemps passé ça sous silence, car il n’en reste pas de traces écrites, et aussi parce que, comme société, on s’est départi de notre héritage amérindien. »

Photo: Les Films Séville On assiste, dans «Hochelaga, terre des âmes», aux premiers échanges entre Jacques Cartier (Vincent Perez) et les Iroquoiens en 1535.

Le métissage, la solidarité et la rencontre, thèmes analogues, sont d’ailleurs centraux dans un film où l’on parle français (et vieux français), anglais, latin, mohawk, algonquin…

À cet égard, en écrivant le scénario, François Girard a notamment sollicité l’expertise du leader spirituel algonquin Dominique Rankin et celle de Georges Wahiakeron, qui s’est donné le mandat de préserver, en la transmettant, la langue mohawk, menacée. Ce dernier incarne en outre, avec force présence, le chef Tannawake (qui reçoit Jacques Cartier).

Ce n’est pas un film hommage. J’y voyais l’occasion de comprendre qui je suis, qui nous sommes.

 

Un récit foisonnant

Comme dans Le violon rouge du même François Girard, les époques se succèdent et se répondent dans Hochelaga, terre des âmes, toutes interreliées, au présent, non plus par un instrument, mais cette fois par un site. Dans le contexte d’un récit foisonnant, un tel ancrage dramaturgique et symbolique permet de maintenir une cohésion — et une cohérence — narrative.

« Que je me tienne sur un coin de rue à Londres ou dans mon salon, je me surprends parfois à me demander qui s’est tenu là avant moi, a vécu là avant moi, il y a cent, deux cents ans, confie François Girard. De mon loft, je vois le mont Royal, je vois le stade Percival-Molson. C’est un fantasme que je partage avec bien des gens, j’imagine, de me demander qui étaient ceux qui regardaient cette même montagne il y a mille ans, sous le même ciel, en affrontant le même hiver. C’est ce lien, à travers le lieu, que j’ai voulu explorer. Se demander qui est passé par là avant nous, c’est éclairer notre propre parcours, il me semble. »

Dans le film, il est de brefs passages surréalistes où passé(s) et présent se télescopent, les âmes d’hier observant les vivants aujourd’hui, et vice versa. « À force de contempler le même lieu, le temps disparaît. » À l’instar des barrières ethniques et des langues.

« Ici, et par extension sur Terre, on ne fait qu’un, collectivement », conclut François Girard, parti de l’intime pour mieux aboutir à l’universel.