Dans la boucle intergalactique de «Star Wars. Les derniers Jedi»

Kylo Ren a succédé à Darth Vader à titre d’antagoniste, aux côtés de Snoke, dans la nouvelle trilogie de Star Wars.
Photo: Walt Disney Pictures Canada Kylo Ren a succédé à Darth Vader à titre d’antagoniste, aux côtés de Snoke, dans la nouvelle trilogie de Star Wars.

Malgré un succès gigantesque et un accueil critique favorable, Star Wars. Le réveil de la Force se fit reprocher d’être en somme un remake déguisé de Star Wars. Un nouvel espoir, épisode ayant lancé le phénomène en 1977. Or, voilà que Les derniers Jedi semble encore vouloir donner dans la variation.

On dit que l’histoire est vouée à se répéter. C’est particulièrement vrai dans la saga Star Wars, ressuscitée en 2015 avec Le réveil de la Force, premier volet d’une nouvelle trilogie, la troisième. Vous suivez ? La chronologie interne est la suivante : La menace fantôme, L’attaque des clones et La revanche des Sith, « prélogie » produite entre 1999 et 2005, Un nouvel espoir, L’Empire contre-attaque et Le retour du Jedi, trilogie déclinée entre 1977 et 1983, et enfin, Le réveil de la Force, Les derniers Jedi, à l’affiche le 15 décembre, et un neuvième opus attendu en 2019.

Non seulement tous ces films se suivent-ils, mais ils empruntent des structures narratives l’un à l’autre, et ce, en un cycle défini, symétrique si l’on veut. Ainsi, après que Le réveil de la Force eut peu ou prou calqué la structure du film originel sorti il y a 40 ans, voici que Les derniers Jedi révèle une parenté manifeste avec L’Empire contre-attaque.

Détaillons la preuve par l’exemple. Star Wars raconte un conflit classique entre le bien et le mal avec pour toile de fond une galaxie lointaine, très lointaine. Deux factions politiques s’affrontent : l’Alliance, qui s’en remet à la Force, énergie positive présente en toute chose, et l’Empire intergalactique, qui mise sur le côté obscur de cette même Force. À la fois moines et guerriers, les Jedi étudient, enseignent et manient la Force.

La première trilogie met en vedette Luke Skylwalker, Leia Organa et Han Solo, figures de proue de la rébellion contre le vil empereur et son lieutenant Darth Vader. La « prélogie » (ou trilogie d’antépisodes) remonte l’arbre généalogique de Darth Vader, père de Luke et Leia autrefois appelé Anakin Skylwalker, de sa formation comme Jedi jusqu’à sa conversion du côté obscur.

Campée 30 ans après Le retour du Jedi, la nouvelle trilogie reprend la même dynamique avec l’Alliance, rebaptisée Nouvelle République, et l’Empire déchu, réinventé sous le nom de Premier Ordre. On ramène Luke, Leia et Han, mais surtout une nouvelle génération de héros : Rey, une jeune femme au passé mystérieux, Poe, un pilote intrépide, et Finn, un stormtrooper qui a déserté le Premier Ordre. Chez les antagonistes, Kylo Ren a succédé à Darth Vader et un certain Snoke fait office d’empereur. Est-ce à dire que l’univers Star Wars évolue dans une boucle narrative ?

Construction poétique

D’une certaine manière, oui. Et cela, sciemment, de l’aveu même du créateur de la série, George Lucas, qui a vendu sa société Lucasfilm à Disney pour la somme de 4 milliards de dollars en 2012. Durant la production de La menace fantôme en 1999, il déclara à ce propos : « C’est comme de la poésie, les films riment. Chaque strophe rime en quelque sorte avec la précédente. »

Ainsi, Lucas a conçu à dessein les trois antépisodes de la « prélogie » afin que ceux-ci renvoient, dans leur construction même, à leurs vis-à-vis de la trilogie originelle. Au sujet de cette « construction poétique », Lucas expliqua, dans le commentaire audio accompagnant le DVD de La menace fantôme : « C’est très, très clair dans les deux trilogies que je place les personnages dans sensiblement les mêmes situations en utilisant parfois les mêmes dialogues, de telle sorte que le père [Anakin] et le fils [Luke] passent à travers à peu près les mêmes expériences. »

Ce ne saurait être plus clair. À présent au contrôle des destinées de Star Wars pour Disney, la productrice et directrice de Lucasfilm, Kathleen Kennedy, amie de longue date de Lucas, paraît maintenir cette approche.

Rime ou redite ?

C’est en tout cas ce que laissait présager il y a deux ans Le réveil de la Force, écrit et réalisé par J. J. Abrams. L’enjeu pour les gentils y consiste à pulvériser un astre construit par les méchants comme une arme de destruction massive. Exactement comme dans Un nouvel espoir, en 1977, voire comme dans Le retour du Jedi, en 1983, entre autres parallèles. Ou « rimes ». Le film en est truffé.

C’est comme de la poésie, les films riment. Chaque strophe rime en quelque sorte avec la précédente.

Qu’en est-il dans Les derniers Jedi ? Rey, qu’on a quittée alors qu’elle retrouvait un Luke reclus sur une planète éloignée, insiste pour qu’il assure sa formation de Jedi, ce qu’il refuserait, du moins initialement — un peu comme Luke et maître Yoda dans L’Empire contre-attaque. Pendant ce temps, Finn fait face à un dilemme : quitter ses nouveaux amis de la Résistance ou rester et se battre auprès d’eux — exactement comme Han, oui, dans L’Empire contre-attaque. Idem pour cet interlude sur une planète casino avec Finn et Rose Tico, un nouveau personnage, qui se voudrait l’équivalent du passage dans la Cité des nuages.

Rapportées par Entertainment Weekly, ces informations ne rendent évidemment pas compte de l’intrigue générale du plus récent film, celle-ci jalousement gardée secrète.

Univers en expansion

Photo: Walt Disney Pictures Canada Rey, au passé mystérieux, mène la nouvelle génération de héros.

En entrevue dans EW, le scénariste et réalisateur Rian Johnson a minimisé l’influence de L’Empire contre-attaque. Il a cependant eu du mal à défendre une approche originale. « J’ai simplement essayé de juste… ignorer cet aspect-là et de laisser l’histoire prendre forme comme elle le devait. Mais bon, Rey est isolée sur une planète reculée avec un maître Jedi, la Résistance est mise à mal, et on alterne ces histoires. De par sa nature… il y a des parallèles structuraux. Mais il s’agit de nouveaux personnages, ils composent avec de nouvelles choses, et c’est ultimement ce qui définit le film. Donc, je crois que ce sera unique. »

M’ouais… À la décharge de Johnson, il faut dire que la trilogie actuelle n’est pas « gérée » par ses réalisateurs successifs, comme on l’a évoqué, mais par Kathleen Kennedy. Disney fait de même avec sa division de films de superhéros Marvel, sur laquelle Kevin Feige a la main haute.

D’ailleurs, Disney ne cache pas sa volonté d’accroître l’univers Star Wars, une vache à lait dont le studio a déjà tiré une anthologie en cours : Rogue One, ou les événements qui surviennent juste avant Un nouvel espoir, Solo, ou la genèse du personnage d’Han Solo, à paraître, et au moins un troisième projet, sans parler d’un éventuel film consacré au maître Jedi Obi-Wan Kenobi. Une autre trilogie, confiée à Rian Johnson, est en outre en préparation. C’est dire que Disney entend faire fructifier son investissement.

Davantage affranchi du carcan narratif de la série, Rogue One a rapporté 1 milliard de dollars, contre 2 milliards pour Le réveil de la Force : le public a donné raison au studio de poursuivre dans la veine de la récursivité narrative privilégiée par George Lucas.

De référent à modèle

À la différence fondamentale qu’en élaborant sa « prélogie », Lucas était animé par une vision artistique personnelle, peu importe que l’on admire ou déteste ses antépisodes. « Star Wars est volontairement écrit comme un morceau de musique, avec des thèmes répétés de différentes manières et des idées reprises d’une génération à l’autre », déclara-t-il encore en 1999.

À l’inverse, chez Disney, le calcul tient davantage de la philosophie du moindre risque. Autrement dit, là où Lucas faisait de la première trilogie un référent à partir duquel il déployait, dans la « prélogie », un passé constitué d’échos au futur, Disney paraît plus enclin à utiliser la première trilogie comme un modèle de base ; une valeur sûre à reproduire.

Cela peut donner d’excellents divertissements, faut pas croire. Mais pour la poésie, on repassera.

La tendance se confirmera-t-elle avec Les derniers Jedi ? Réponse bientôt, dans une galaxie pas si lointaine.


Chiasme cosmique

Dans son essai Star Wars Ring Theory publié en 2014, Mike Klimo prête des intentions encore plus complexes à Lucas. Reprenant la rhétorique de ce dernier, Klimo parle de la première trilogie et de la « prélogie » comme d’un poème à six strophes, ou six films, à construction cyclique (« ring composition ») basée sur le chiasme. Du Larousse : «Chiasme — figure de style. Disposition en ordre inverse de deux phrases syntaxiquement identiques, formant une antithèse ou constituant un parallèle. »

Klimo résume : « Cela veut dire que le premier et le dernier élément correspondent l’un à l’autre, que le deuxième et l’avant-dernier élément correspondent l’un à l’autre, que le troisième et l’antépénultième correspondent l’un à l’autre, et ainsi de suite, créant une sorte de cercle ou d’image miroir. Si on assigne des lettres aux éléments, on obtient le pattern ABC C’B’A’.»

À titre d’exemple, La menace fantôme évoque selon lui bel et bien Un nouvel espoir, avec le parcours d’Anakin Skylwalker semblable dans l’un à celui de son fils Luke dans l’autre, mais repique également des schémas narratifs, des motifs, etc., au Retour du Jedi.

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