Cet irrépressible besoin de tourner

Martin Laroche a multiplié les actes de foi, d’abord en s’effaçant pour mieux laisser son personnage générer sa propre histoire, ensuite en commençant le tournage du film sans savoir s’il aurait les moyens d’en finir la postproduction.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Martin Laroche a multiplié les actes de foi, d’abord en s’effaçant pour mieux laisser son personnage générer sa propre histoire, ensuite en commençant le tournage du film sans savoir s’il aurait les moyens d’en finir la postproduction.

« L'hiver, il y a 850 habitants. Mais l’été, il y a 3000 travailleurs ; 350 000 touristes passent dans le village. C’est bipolaire, Tadoussac. » Entendue dans le film Tadoussac, cette explication est formulée par une jeune femme prénommée Myriam à l’intention d’une jeune fille qui dit s’appeler Fanny. En apparence simple, la réplique comporte deux niveaux de sens. D’une part, elle informe sur l’endroit, mais d’autre part, elle agit comme une métaphore de l’héroïne, Fanny, qui s’appelle en réalité Chloé. Une adéquation qui s’explique peut-être par le fait que le personnage a vu le jour sur les lieux mêmes de l’action, comme le révèle le cinéaste Martin Laroche.

Le film place d’emblée le spectateur dans l’expectative, alors qu’une succession d’ellipses haletantes montre Chloé qui fuit son appartement, s’engouffre dans le métro puis part en auto-stop, en plein hiver. Destination : Tadoussac. Pour y faire quoi ? Mystère. Tout du long, Martin Laroche filme la comédienne Camille Mongeau en plan rapproché, une technique dont il ne dérogera pas.

Je voulais qu’on tourne dans les rues de Tadoussac comme si on avait été dans les rues de Montréal, sans regarder autour, juste devant. Chloé n’est pas intéressée par le paysage alentour : elle est dans sa quête.

Par la suite, le décor pourtant éminemment photogénique ne sera jamais exploité pour ses qualités picturales. Un autre choix artistique. « J’en ai parlé au directeur photo, Ariel Méthot, lors du repérage. On fait un film sur Chloé, puis sur Myriam, et on reste avec ces deux femmes-là. Comme Chloé est un personnage renfermé, secret, la proximité était aussi logique que nécessaire. Si on avait fait de la carte postale et des plans larges esthétisants, on aurait trahi le personnage et son histoire. Ou, en tout cas, on serait passés à côté. »

« Et puis, miser sur une caméra très mobile, plutôt que sur des plans fixes, ça insufflait un rythme à un récit qui aurait pu être lourd autrement. Je voulais qu’on tourne dans les rues de Tadoussac comme si on avait été dans les rues de Montréal, sans regarder autour, juste devant. Chloé n’est pas intéressée par le paysage alentour : elle est dans sa quête. C’est pour ça qu’on la voit tant marcher. »

Personnage fécond

Photo: K-Films Amérique Comme Chloé est un personnage renfermé, secret, la proximité était aussi logique que nécessaire.

Installée dans une auberge de jeunesse sous un faux nom, Chloé est aux aguets et cherche de toute évidence quelqu’un : Myriam, qu’elle a du reste tôt fait de trouver. Chloé ayant environ 18 ans et Myriam, peu ou prou le double, on comprend d’instinct de quoi il retourne. Or Martin Laroche ne raconte pas tant des retrouvailles mère-fille qu’il explore les traumas vécus par chacune face à la maternité. Ici, le mystère initial ne fait qu’en cacher d’autres.

Il y avait un peu de cela dans le précédent long métrage de Martin Laroche, le douloureux mais beau Les manèges humains, autre récit féminin abordant cette fois le thème de l’excision. C’était en 2013. Depuis, le cinéaste a travaillé sur un projet de film qu’il a dû abandonner, faute de financement. C’est lors d’une résidence d’écriture hivernale à Tadoussac, consacrée justement à ce film jamais tourné, que le personnage de Chloé a commencé à prendre forme.

« C’est la première fois que je n’ai aucune idée de la raison qui m’a poussé à aborder ce sujet-là, à construire cette histoire-là. Dans Les manèges humains, je savais que je voulais traiter du drame de l’excision. Dans le cas de Tadoussac, le personnage de Chloé s’est imposé tranquillement, puis l’histoire est comme sortie d’elle, plus que de moi. Pendant que j’écrivais, j’ai abandonné plusieurs de mes idées, comme si Chloé et Myriam me guidaient ailleurs. Et chaque fois que j’écoutais les personnages, j’allais dans des zones plus riches, plus complexes, psychologiquement. »

Sur fond d’enfantement, créer un personnage qui crée à son tour… La démarche ne manque pas de poésie.

Coûte que coûte

Bien que conçu pour être tourné avec des moyens limités, Tadoussac faillit lui aussi ne pas se faire. « Téléfilm et la SODEC l’ont refusé à répétition. Puis j’ai reçu une bourse de 50 000 $ du Conseil des arts et des lettres du Québec. C’est là que j’ai décidé que j’allais faire ce film-là coûte que coûte. J’ai amassé 9000 $ en sociofinancement. En parallèle, le Conseil des arts du Canada, qui avait dit aimer le projet mais manquer de fonds, a finalement accordé une bourse de 60 000 $. »

De crédits d’impôt en salaires différés, Tadoussac a été tourné. « Là, je suis content du film, ça va, mais il y a quand même plein de choses que j’aurais faites différemment avec un peu plus de sous. Les films indépendants, à petits budgets, ça permet de faire ses preuves. Je sais que je vais en faire d’autres, mais j’aimerais bien avoir l’occasion de travailler avec des moyens décents à l’occasion. Là, j’en suis à douze refus consécutifs à la SODEC… »

Quoi qu’il en soit, la production de Tadoussac demeure inspirante. En effet, Martin Laroche a multiplié les actes de foi, d’abord en s’effaçant pour mieux laisser son personnage générer sa propre histoire, ensuite en commençant le tournage du film sans savoir s’il aurait les moyens d’en finir la postproduction (rendue finalement possible grâce à la bourse du CAC). Qui plus est, après une période d’incertitude, le film a été sélectionné in extremis dans une pléthore de festivals, dont celui du Film francophone de Namur, d’où Camille Mongeau est repartie avec le prix d’interprétation féminine.

Un dénouement heureux, en somme, pour une aventure née d’un besoin irrépressible de tourner.

Tadoussac prend l’affiche au Québec le 1er décembre.