L’envers du rêve américain

Le rêve américain en prend pour son rhume dans cette traversée du pays par de très jeunes adultes embrigadés dans la vente itinérante.
Photo: Entract Films Le rêve américain en prend pour son rhume dans cette traversée du pays par de très jeunes adultes embrigadés dans la vente itinérante.

Abonnée à Cannes aux prix du jury, la très douée cinéaste britannique Andrea Arnold remportait son troisième (après Red Road et Fish Tank) pour American Honey en mai dernier. Ce road movie, qui l’éloigne de sa brumeuse Angleterre, se révèle son oeuvre la plus accessible et la plus collée aux humeurs juvéniles contemporaines, dans le sillage du Kids de Larry Clark, avec tout juste quelques années de plus au compteur de l’âge.

Le rêve américain, auquel il ne reste, il est vrai, guère de plumes, en prend pour son rhume dans cette traversée du pays par de très jeunes adultes embrigadés dans la vente itinérante de magazines. Et cette équipée fascinante, dont l’utopie se décompose au plus près des corps et des regards, sous format d’écran carré, finit par se mordre la queue.

Dans cette Amérique profonde, dont la cinéaste européenne aime montrer les charmes un peu clichés : vieux bars country, cowboys d’aujourd’hui, richards et ouvriers du pétrole, l’autobus de jeunes offre un autre visage, moderne, désemparé, privé de repères, en quête pourtant de l’inaccessible étoile du mythe de la réussite, de la libérté, qui se dégonfle sous leurs doigts.

Au premier plan, une nouvelle venue crevant l’écran : Sasha Lane, touchante et vibrante dans la peau de Star, jeune mulâtre texane prise au piège d’une famille inadaptée qui la vampirise. Voici que son coeur se met à battre pour Jake (Shia LaBeouf), séduisant nomade de cette caravane de la vente. Et la voici enrôlée aux côtés de cette bande de joyeux noceurs sous rythme de hip-hop à casser les oreilles, dont les rituels sont orchestrés, où les tensions filtrent de plus en plus.

Au-dessus de la pyramide, une femme (Riley Keough, imposante en dominatrice glaciale) tire les ficelles de ce petit monde, deus ex machina en écho à un pouvoir politique opaque, qui n’ose dire son nom. Ces adolescents sont lancés à cent à l’heure dans une équipée qui ne mène nulle part, sans en être conscients. Le film s’aventure lui-même à travers des culs-de-sac ici et là, s’égare, se retrouve, mais refuse le confort des structures narratives conventionnelles, flotte et s’agite comme une feuille au vent.

Le duo électrisant formé par Sasha Lane et Shia LaBeouf (Qu’on n’a jamais senti si authentique — formidable, vraiment !) éclipse tout le reste de la faune, qui en prend ombrage. Lui, en manipulateur tour à tour charmant et féroce, elle, en tendre victime de l’amour, entre étreintes et rebuffades, fuyant, revenant, espérant et désespérant.

Les décors magnifiquement plantés à chaque escale sous des prouesses de caméra, une route sous des pipelines, un ranch et ses cowboys lubriques, ne sont finalement rien à côté du drame de désillusion que vit l’héroïne.

Ce rythme envoûtant d’American Honey, du désert aux champs, de motels sinistres en bicoques délabrées en passant par les maisons clinquantes de nouveaux riches et les camps de fortune des travailleurs du pétrole, compose une sorte de western contemporain en liberté de style, entre drame et humour, dont on sanctionne les redites, tout en admirant la prise de risques, les répliques cinglantes et la portée satirique du rêve collectif en déroute.

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American Honey

★★★ 1/2

États-Unis, 2016, 163 min. Road movie d’Andrea Arnold. Avec Sasha Lane, Shia LaBeouf, Riley Keough, Arielle Holmes, McCaul Lombardi.