«Le festin de Babette», de Gabriel Axel

Affiche originale du film de Gabriel Axel, Le festin de Babette
Photo: Nordisk Films Affiche originale du film de Gabriel Axel, Le festin de Babette

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué ?

S’il est un bonheur simple de l’existence, c’est bien celui de partager un bon repas en famille ou entre amis. Des bruits en cuisine aux effluves qui en émanent, en passant par les textures des aliments qui caressent les lèvres puis émoustillent les papilles, sans oublier la vision enchanteresse qu’offre la succession de plats : tous les sens sont sollicités. Contents et en voie de satiété, on discute, on se retrouve, on se confie. Parfois, il arrive qu’un repas devienne plus que cela. L’un des accomplissements du film Le festin de Babette est justement de montrer comment une tablée comblée peut vivre un moment de transcendance. C’est le coup de cœur d’Huguette O’Neil.

Photo: Nordisk Films Affiche originale du film de Gabriel Axel «Le festin de Babette»

Un village danois, au XIXe siècle. Babette, une Française au passé douloureux, est depuis 14 ans la domestique de mesdames Martine et Filippa, les pieuses vieilles filles d’un défunt pasteur rigoriste dont on célébrera bientôt le centenaire. Hélas, le climat est à la querelle, au grand dam des deux sœurs, qui souhaiteraient davantage de bonne volonté de la part de la petite communauté.

 

C’est dans ce contexte que Babette, gagnante à une récente loterie, propose de préparer à ses frais un « vrai repas français » afin d’honorer leur père. Après avoir craint de succomber au péché en faisant bombance, les ouailles comprendront une vérité fondamentale que résumera l’un des convives avec éloquence : « La Grâce n’impose pas de conditions. »

 

Du Maroc au Danemark

 

« Il y a quelques années, nous étions, mon mari et moi, sur le tarmac de l’aéroport international de Casablanca en attente du décollage de l’avion de Royal Air Maroc vers le Québec, après un séjour de quatre semaines au soleil d’Agadir, se souvient Mme O’Neil. Un rapide coup d’œil par le hublot me permet de voir avec étonnement un avion de ligne d’une compagnie danoise avec la photo grandeur nature de la célèbre écrivaine Karen Blixen affichée sur l’aileron vertical de la queue de l’avion…

Photo: Source Carlotta Films Croquis du styliste Karl Lagerfeld, à qui Stéphane Audran confia, avec l’assentiment du metteur en scène, la création de son costume devenu iconique.

Le festin de Babette, une nouvelle de cette écrivaine danoise, fut portée au cinéma par Gabriel Axel, en 1987. Le film remporta l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, en 1988. C’est l’un de nos films fétiches. Et pour cause : dans la famille nous sommes des abonnés aux plaisirs gastronomiques. Mais plus encore, l’austérité des préceptes religieux mis en place par le pasteur auprès d’un petit groupe de villageois d’un coin perdu du Danemark, constitue une illustration éloquente de la futilité de vouloir faire dévier ce qui est l’essence même de la nature humaine : l’expérience du plaisir, en l’occurrence celui d’une dégustation culinaire haut de gamme.

 

Pourtant, lorsque Babette offre à Martina et Filippa de préparer un festin digne de leur père, elles acceptent avec réticence : si une pareille fête contredisait l’enseignement du pasteur, car tout plaisir sur terre ne va-t-il pas à l’encontre du projet de sauver son âme ? On se passe le mot : “ Par politesse nous mangerons les plats servis sans manifester de plaisir. ”

 

Le grand jour arrive…

 

On se lèche les doigts, les taquineries fusent et tous passent un joyeux moment : on a renoué avec le plaisir de vivre. Quant à Babette, elle a investi tout son avoir et son savoir au plaisir de faire la démonstration de ses talents d’artiste culinaire. »

Photo: Nordisk Films Les denrées en vue du «Festin de Babette»

Pourquoi ? Parce que, comme le rappelle la cuisinière aux deux sœurs à la toute fin : « Dans le monde entier, un seul cri monte au cœur de l’artiste : “ Permettez-moi de me surpasser ! ”»

 

Autour du film

 

La nouvelle de Karen Blixen (1885-1962), qui utilisa son pseudonyme habituel Isaac Dinesen, fut publiée en 1958 dans le recueil Les derniers contes. Adapter Le festin de Babette constituait un choix évident pour son compatriote réalisateur Gabriel Axel (1918-2014) qui, ayant longtemps résidé en France, en appréciait la gastronomie.

 

Malheureusement, ni au Danemark ni en France ne témoigna-t-on quelque intérêt pour le projet. Puis, vint en 1985 le succès du film de Sidney Pollack Souvenirs d’Afrique, un survol de la vie mouvementée de Blixen mettant en vedette Meryl Streep. Soudain, tirer un film d’une des œuvres de l’auteure n’apparut plus comme une idée si saugrenue.

Photo: Nordisk Films Stéphane Audran aux fourneaux

Après avoir sollicité Catherine Deneuve pour le rôle de Babette, une femme confinée à un environnement austère mais qu’on devine élégante, le cinéaste rencontra Stéphane Audran (Le boucher, La femme infidèle). On connaît la suite. Impossible, à présent, d’imaginer une autre qu’elle pour incarner le personnage.

 

Fait intéressant, c’est à son complice de longue date, le styliste Karl Lagerfeld, qu’Audran confia, avec l’assentiment du metteur en scène, la création de son costume devenu iconique.

 

L’heure de l’Éternité

 

Dans un bel exemple de choix artistique avisé, Gabriel Axel changea le décor de l’intrigue originale, campée dans la très colorée ville portuaire de Berlevåg, à laquelle il préféra le paysage plat du Jutland, où il fit construire un village gris s’inspirant entre autres du dénuement des toiles du peintre danois Vilhelm Hammershøi (1864-1916). Cela, dans le dessein de traduire visuellement le rigorisme ambiant. En se montrant infidèle à la source, il n’en respecta que mieux l’esprit.

 

Pour l’anecdote, pendant le tournage, la préparation des plats, dont les désormais célèbres cailles en sarcophages, fut confiée à Jan Cocotte-Pedersen, le chef du restaurant La Cocotte, de Copenhague.

 

Dans sa nouvelle, Karen Blixen décrit ainsi l’impact dudit festin :

 

« Les vaines illusions s’étaient dissipées devant leurs yeux comme de la fumée, et ils avaient aperçu la véritable face du monde. Ils vivaient une heure de l’Éternité. »

 

En entrevue dans les suppléments du Blu-ray français, Stéphane Audran a elle aussi une belle formule : « Quand on met, dans ce qu’on fait, beaucoup d’amour, ça change les choses ; ça transforme les choses. »

 

Et les gens.

 

Manifestez-vous !

 

Quel est votre film coup de cœur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.


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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 13 juillet 2016 13 h 49

    Bon article !

    Bravo !