L’amour et l’exil dans la cité

Ce film frappe par sa maîtrise et la force des émotions qu’il dégage.
Photo: Métropole Films Ce film frappe par sa maîtrise et la force des émotions qu’il dégage.

Palmé d’or au dernier Festival de Cannes, cité neuf fois aux prix César, Dheepan, du Français Jacques Audiard, est une oeuvre plus fragile qu’Un prophète ou De rouille et d’os, à sa prestigieuse feuille de route. Fragile peut-être par son mélange des genres, chronique sociale, film noir de vengeance, sur dénouement de conte de fées. Mais courageux, en concordance avec sa société. Ce film, qui précédait à Cannes la vague des migrants en déferlante, fut rattrapé par celle-ci, en y gagnant une acuité brûlante là où tant d’autres cinéastes se regardent le nombril. L’atmosphère emporte, étreint, bouscule, déconcerte. Le public devient otage d’un univers où la survie repose sur la ruse, le courage, la dissimulation, les enjeux de vie et de mort, la soudure d’un trio artificiel en propulsion d’avenir.

Grand scénariste (désormais assisté), non moins grand directeur d’acteurs et metteur en scène de haut vol, Audiard a laissé derrière lui ses zones de confort pour sauter dans une arène inconnue. Ce film en grande partie en langue tamoule, joué par des interprètes non professionnels, ou presque, inconnus magnifiques aux noms imprononçables, frappe par sa maîtrise et la force des émotions qu’il dégage. Antonythasan Jesuthasan, ancien enfant-soldat des Tigres tamouls au Sri Lanka, écrivain et artiste, n’avait guère d’expérience de jeu. Kalieaswari Srinivasan, qui lui donne la réplique, comédienne au théâtre, est une nouvelle venue au grand écran. Quant à la petite Claudine Vinasithamby, elle faisait ses premiers pas d’interprète.

Tous trois incarnent des Sri-Lankais, en pleine guerre civile, demandeurs d’asile qui se font passer pour une famille afin d’être acceptés en sol européen. Et les voici catapultés dans une banlieue française où le crime fleurit mais où ils doivent se trouver un travail, aller à l’école pour la petite, déchiffrer le français tout en apprenant à vivre à trois et à s’apprécier, car le destin les lie.

Audiard, qui les dirige de main de maître au point où ses acteurs se confondent avec leurs personnages, dans le naturel et la vérité, s’est placé à hauteur de migrants, en s’appuyant sur Les lettres persanes de Montesquieu au XVIIIe siècle, alors que des visiteurs persans s’étonnaient des us et coutumes des très exotiques Parisiens. Ainsi cette fausse famille doit prendre ses marques dans un environnement à apprivoiser, tout en apprenant à se connaître, et à s’apprécier.

Même si Audiard se défend d’avoir fait un film politique, cette histoire en est une d’amour et de guerre, de résilience et de conquête de l’ailleurs sous la musique lancinante de Nicolas Jaar, à travers les détails du quotidien, des tracasseries policières aux heurts avec les autres habitants de cette banlieue tour de Babel et baril de poudre.

De film social, Dheepan bifurquera en cours de route pour se transformer en trépidante production d’action ; le héros pacifique retrouvant ses réflexes d’ancien combattant en devenant un superhéros que nul ne peut vaincre et qui bondit de toit en toit en trucidant les narcotrafiquants qui font trembler la cité. Parfait, à propos, Vincent Rottiers en voyou frais sorti de prison. Mais tout le rythme et le ton du film basculent après son arrivée dans le paysage ; ce qui en dérange certains. Cette saisissante pirouette constitue pourtant un fascinant film dans le film, à savourer comme telle.

On peut contester certains points derrière Dheepan. Ainsi, même si certaines banlieues françaises avec leurs populations issues de l’immigration, sont souvent dans la vraie vie dépeintes comme une sorte d’enfer, l’enclave de meurtres et trafics en tous genres décrite ici, relève de la caricature, d’autant plus que la police n’y met jamais les pieds. Au trentième assassinat, ça commence à faire tiquer. On sent l’attaque contre la France quand l’Angleterre par opposition se voit dépeinte en pays de cocagne, sur dénouement mièvre qui déçoit. Tant de haine de sa propre nation perturbe. Le tour de force cinématographique de Dheepan, avec certaines pertes d’équilibre au milieu des changements de ton, s’en trouve dilué. Mais la charge demeure, la pertinence du propos aussi. Le film n’est pas parfait, mais décoiffe, la vision de son auteur non plus, mais pour la puissance, la pertinence et la maîtrise, on recommande.

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Dheepan

★★★★

Drame social de Jacques Audiard. Scénario : Jacques Audiard, Noé Debré, Thomas Bidegain. Avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers, Faouzi Bensaïdi, Marc Zinga. France, 2015, 115 minutes.