Le talentueux Mr. Gozlan

«Le scénario a beaucoup évolué en quatre ans. Initialement, il comportait pratiquement deux films distincts», explique Yann Gozlan.
Photo: AZ Films «Le scénario a beaucoup évolué en quatre ans. Initialement, il comportait pratiquement deux films distincts», explique Yann Gozlan.

Mathieu Vasseur, 25 ans, nourrit depuis toujours la même ambition : devenir écrivain. La célébrité ne l’intéresse pas, du moins, pas encore. Pour l’heure, il se contenterait volontiers d’être publié. Déterminé, discipliné, Mathieu n’a qu’un problème : il n’a aucun talent. Déménageur pour son oncle, il ronge son frein jusqu’au jour où, chargé de vider la maison d’un vieil homme récemment décédé, il tombe sur le journal que ce dernier tint jadis durant la guerre d’Algérie. Mathieu n’a pas terminé de lire la première page qu’il est déjà convaincu de tenir son « ticket » pour le monde littéraire. Il a raison. Et il n’aura de cesse de le regretter.

Deuxième long métrage du jeune cinéaste français Yann Gozlan, Un homme idéal prendra l’affiche le 24 juillet après avoir eu sa première canadienne à Fantasia mercredi. Par ellipses et retours en arrière interposés, cet élégant thriller psychologique conte le cauchemar éveillé dans lequel plonge le protagoniste après que son rêve se fut réalisé. Jonché de cadavres, le parcours de Mathieu s’apparente en effet de plus en plus à une déchéance infernale alors que, paradoxalement, son roman emprunté se maintient en tête des palmarès, fort d’une critique dithyrambique.

« Le scénario a beaucoup évolué en quatre ans, explique Yann Gozlan. Initialement, il comportait pratiquement deux films distincts. Par exemple, les événements qui précèdent la publication du roman se déployaient sur une durée plus longue. Pour des questions budgétaires, il a fallu élaguer, circonscrire. Puis l’acteur qui devait jouer Mathieu n’a plus été en mesure de faire le film et du coup, on a perdu notre financement. Je vous épargne le détail des vicissitudes de la production d’un film en France, mais ç’a été un mal pour un bien, en fin de compte, puisqu’on a eu Pierre Niney pour incarner Mathieu. Il est splendide. »

De fait, le pensionnaire de la Comédie-Française Pierre Niney (vu dans Yves Saint-Laurent de Jalil Lespert) incarne avec panache cet artiste dont la passion sincère dissimule une psychopathologie latente.

De Highsmith à Clément

Dès lors qu’il est admis au sein de l’intelligentsia littéraire parisienne, Mathieu se laisse séduire par la dolce vita, avec la belle voiture, la mer et le bling-bling assorti. Il s’y plaît. Et il entend bien y rester, coûte que coûte. Il est, à ce chapitre, un héritier direct de l’iconique « Mr. Ripley », de Patricia Highsmith.

« Absolument, s’exclame Yann Gozlan. D’ailleurs, les deux adaptations de son roman Le talentueux Mr. Ripley ont eu sur moi un impact considérable. D’abord celle de René Clément intitulée Plein soleil où Alain Delon crée un tueur mondain qui a la beauté du diable, puis celle, différente mais fascinante aussi, d’Anthony Minghella avec Matt Damon en Ripley caméléon. Il s’agit de thrillers extrêmement lumineux, solaires. Moi aussi, j’ai voulu opposer un cadre ensoleillé à une action macabre. »

Un homme idéal convoque en outre, au détour d’une séquence filmée autour d’une piscine dans une riche villa, le souvenir d’un autre suspense psychologique marquant ayant autrefois mis en vedette Alain Delon : le bien-nommé La piscine, de Jacques Deray.

Hitchcock, Polanski et cie.

« Pour revenir à Mathieu, j’ai essayé de faire en sorte qu’on éprouve une certaine empathie pour lui, sans approuver ses actes, il va sans dire. C’est un point qui le distingue de Ripley, il me semble. »

En effet, quand Mathieu nettoie précipitamment la chambre où il vient de commettre un meurtre impulsif, on pense davantage à Norman Bates lavant à grande eau la salle de bain où sa « mère » vient de sévir. C’est irrépressible : on espère que le coupable s’en sortira. Cette leçon de manipulation du spectateur offerte maintes fois par Alfred Hitchcock, Yann Gozlan l’a bien assimilée.

« J’aime le suspense et ses différentes déclinaisons : plus horrifique comme mon premier film [Captifs], psychologique comme Un homme idéal, et toutes les nuances qu’on retrouve entre les deux. J’adore par exemple le cinéma de Polanski ; sa maîtrise singulière du huis clos, un genre en soi. »

Yann Gozlan affiche un enthousiasme cinéphile réjouissant. Conscient de ses influences, il n’y est pas assujetti pour autant. C’est ce qui le distingue de son protagoniste. Cela, et aussi son talent.

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