Un Picasso à la fois machiste et «woke» au MNBAQ

Pablo Picasso, détail de «Jeune garçon nu», automne 1906
Image: RMN-Grand Palais (Musée National Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau Pablo Picasso, détail de «Jeune garçon nu», automne 1906

Faudrait-il s’excuser de présenter l’œuvre de Pablo Picasso ? On l’a dit macho, misogyne, ayant peur du pouvoir que les femmes pourraient exercer sur lui… Et il était peut-être encore pire que cela. C’est en tout cas ce que sous-entend cette exposition présentée au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). On ne le dit pas aussi directement dans les panneaux explicatifs — on n’a pas osé le faire ? —, mais dans une note d’un texte du catalogue, les deux principaux commissaires, Emilia Philippot et François Dareau, présentent Picasso comme un homme violent. Il aurait battu sa compagne Dora Maar, la rendant inconsciente ! La même note cite aussi Marie-Thérèse Walter, qui a raconté, en 1974, à France Culture, que Picasso « viole d’abord la femme, comme Renoir, puis on travaille ».

Le discours sur Picasso prend depuis quelque temps un tournant majeur. L’an dernier, dans une entrevue au journal El País, l’artiste Olafur Eliasson a osé comparer Picasso à Harvey Weinstein. Déjà, en 2001, lors de la conférence de presse de l’exposition Picasso érotique au Musée des beaux-arts de Montréal, la question de la convenance de montrer des œuvres représentant des scènes évoquant des viols avait été soulevée par une critique d’art. De telles œuvres seraient-elles des consécrations de ces actions ?

Illustration: RMN-Grand Palais (Musée National Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau Pablo Picasso, «Jeune garçon nu», automne 1906

Alors, comment les musées doivent-ils agir par rapport à l’œuvre de ce monstre sacré, figure incontournable de l’art moderne ? Faudrait-il essayer de « sauver » Picasso pour repêcher son œuvre ? En 2015, une expo à la Scottish National Portrait Gallery tenta de démontrer qu’il y avait eu au moins une amitié véritable et respectueuse, une relation non charnelle et pure entre Picasso et une femme, la photographe Lee Miller. Nous aurions là la preuve que Picasso ne voyait pas les femmes uniquement comme des objets sexuels. Alléluia ! Mais si la situation était plus complexe ?

L’art de Picasso comme déconstruction des codes académiques

Les hésitations présentes dans le discours proposé par cette expo nous semblent révélatrices du malaise actuel et de la difficulté à trancher ce débat grâce à une approche où bien des choses se mélangent.

Voici une exposition qui parle du rapport de Picasso au corps, mais qui oscille entre une vision négative et une vision positive de l’artiste. Fut-il un monstre qui a autant voulu violenter le corps des femmes dans la vie que dans ses œuvres — adéquation très simpliste —, ou bien un visionnaire d’un monde à changer ? Car c’est aussi cela qu’on pourra conclure en visitant la même expo. Un exemple : après avoir vu les œuvres de Picasso, le visiteur aboutit dans une deuxième exposition — intitulée Ouvrir le dialogue sur la diversité corporelle (voir l’encadré) —, volet où l’on présente l’artiste espagnol comme ayant eu « une grande ténacité à déconstruire les canons esthétiques ». Ce qui est vrai.

L’œuvre de Picasso a défié les canons de la représentation académique du nu féminin et masculin. On se demandera d’ailleurs pourquoi les commissaires de l’expo n’ont pas montré des exemples de tableaux de nus académiques de la fin du XIXe siècle afin de souligner la contestation majeure de ce modèle par la démarche de Picasso. Celui-ci a favorisé l’esthétique de l’art primitif — dans un sens positif du terme —, celui des arts ibérique, africain ou océanien, arts purs n’ayant pas été contaminés par les valeurs occidentales. Mais ce n’est pas tout. Le catalogue — bien mieux que l’expo — souligne l’intérêt de la démarche de Picasso pour des figures androgynes, sujets peu discutés à ce jour. Même le tableau Les demoiselles d’Avignon (1907), exhibant des prostituées, n’incarnerait plus les codes de la féminité fragile et soumise, mais d’une certaine manière des figures fortes aux allures masculines.

 
Illustration: MNBAQ, Idra Labrie Marion Wagschal, «Couple avec un chat calicot», 1986.

Cette expo au MNBAQ a été entourée de bien des mises en garde pour s’assurer que le musée ne soit pas soupçonné de cautionner la violence faite aux femmes, que ce soit la violence physique ou la violence psychologique. Cela permet de soulever parfois de bonnes questions, comme celles évoquées dans cette salle où on a droit à un extrait sonore d’une conversation entre les créatrices du projet The Womanhood Project, Sara Hini et Cassandra Cacheiro, accompagnées de l’auteur Mickaël Bergeron. Ils y discutent de la possibilité de différencier la vie de l’artiste — ou de toute personne publique — de son œuvre ou de son travail. Mais cette expo affiche aussi aux murs d’autres extraits de leur conversation qui traitent de la pression de la société sur les corps, propos qui semblent totalement déconnectés des œuvres de Picasso… Un mariage forcé qui nuit même à la pertinence de la discussion.

Une expo qui n’arrive pas à cerner le vrai problème incarné par Picasso : pourquoi, depuis les romantiques, les artistes ont-ils voulu valoriser des modes de vie et d’amours extrêmes ainsi que malsains ? George Sand, qui a vécu des relations amoureuses parfois violentes, écrivit qu’« il n’y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre, il nous en faut d’épouvantables pour nous faire sentir l’intensité de la vie ». C’est ce modèle qu’il faut remettre en question, autant dans le domaine des arts que dans le quotidien vécu par tous les individus.

 

L’art contre les préjugés

Cette seconde exposition au MNBAQ, Ouvrir le dialogue sur la diversité corporelle, n’avait pas besoin du prétexte forcé de la réflexion sur l’événement Picasso pour avoir lieu. Les artistes et le thème ici présentés méritaient pour eux-mêmes d’être à l’affiche. Depuis de nombreuses années, les créateurs d’ici et d’ailleurs ont pris la question du corps et de la différence corporelle comme sujets de prédilection. Si une telle démonstration devait être faite, elle l’est ici totalement réalisée. On vantera le travail de la sculptrice et conteuse Chason Yeboah, qui a créé des poupées au crochet qui ressemblent à de vraies personnes, avec une diversité de formes et de couleurs de peau. On y remarquera des corps avec des seins, des organes génitaux, des hanches, ainsi que des corps handicapés… Les corps vieillissants peints par Marion Wagschal y sont aussi à l’honneur, tout comme le travail de The Womanhood Project, Kamissa Ma Koïta, Kezna Dalz, Fred Laforge, Alain Benoit, Arianne Clément, Haley Morris-Cafiero et Les folies passagères. Une expo très inspirante, presque libératrice.

Picasso. Figures / Ouvrir le dialogue sur la diversité corporelle

Musée national des beaux-arts du Québec à Québec, jusqu’au 12 septembre



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