L’art et le politique font-ils bon ménage?

Image tirée de «Solidarity» (1973) de Joyce Wieland
Photo: Joyce Wieland avec l'aimable permission de Canadian Filmmakers Distribution Centre Image tirée de «Solidarity» (1973) de Joyce Wieland

Malheureusement, on a un peu oublié l’artiste Joyce Wieland (1930-1998). Le milieu de l’art, tout comme notre société, carbure à la nouveauté et à la jeunesse. Qui dans nos musées d’art ose encore présenter des rétrospectives d’artistes modernes et contemporains canadiens, vieux ou morts, en dehors de la liste consacrée des héros convenus de l’aventure de l’art au XXe siècle — en gros, les artistes du Groupe des sept et du Refus global ? Le genre de la rétrospective-relecture de l’œuvre des figures oubliées de l’histoire de l’art semble avoir disparu. Cela n’attire aucun visiteur dans les musées ! Alors, à quoi bon en faire un sujet d’exposition ? Cela permet pourtant de redécouvrir des œuvres qui, comme celles-ci, sont tombées en défaveur, et ce, malgré une pertinence sans conteste.

Joyce Wieland fut, avec raison, considérée comme une figure marquante de l’art au Canada. Elle a été la première femme vivante — et jeune — à avoir une rétrospective de son œuvre au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa en 1971. Elle était alors la femme artiste la plus célèbre au pays. Elle osa exposer un travail souvent féministe, à la fois proche de l’art conceptuel et du pop art, mais ayant le mordant anticonformiste des dadaïstes. Ces jours-ci, c’est un centre d’artistes, Dazibao, qui nous propose un survol passionnant de ses œuvres filmiques. Cette programmation permettra de voir six films réalisés par l’artiste entre 1967 et 1973, corpus où elle élabora une œuvre d’avant-garde, contestataire à la fois des normes esthétiques dominantes et de la société de l’époque.

Utilisant une phrase de Pierre Elliott Trudeau, qui disait vouloir faire passer « la raison avant la passion », elle élabora toute une expo autour de ce thème. En 1968, elle commença par créer une première courtepointe avec cette expression cousue en anglais et puis en créa une deuxième, en français. Un an plus tard, elle réalisa un film expérimental où la passion vient bouleverser l’ordre de la raison. Grâce à un ordinateur, sur des images filmées du Canada, elle afficha les 537 permutations des lettres formant le titre de son film en anglais, Reason over Passion, devenu ainsi incompréhensible. Elle y effectuait une lecture critique de la vision qu’avait Trudeau pour le Canada.

Dans une entrevue donnée à l’artiste Barbara Stevenson en 1986, elle expliqua son désir de voir la passion trouver sa place, voyant une « attitude psychopathe » dans la vision du premier ministre de l’époque. Même si elle fut une admiratrice de Trudeau à ses débuts, elle avait été très choquée par certaines de ses actions, entre autres la promulgation de la Loi sur les mesures de guerre.

Quant au film intitulé Pierre Vallières(1972), il permettra de dépasser la caricature mal brossée par le débat actuel sur le livre Nègres blancs d’Amérique écrit par cet écrivain et activiste. Le court métrage de 30 minutes permet de remettre les pendules à l’heure quant au racisme prétendu de Vallières. Il faut écouter en particulier le dernier tiers de ce portrait-témoignage où Vallières explique les raisons de l’utilisation du mot en n dans son titre.

On regardera aussi avec grand intérêt Solidarity (1973), film portant un regard sur la grève à l’usine de biscuits Dare à Kitchener en Ontario en 1973. Wieland filme les pieds des manifestants, soulignant comment la solidarité passe par des marches interminables, prises de possession de l’espace public.

Isabelle Pauwelset le théâtre du monde

Le monde actuel est encore — plus qu’auparavant ? — soumis à la loi du spectacle. C’est ce que souligne avec intelligence l’artiste Isabelle Pauwels dans une installation vidéo. Elle y met en scène le monde des arts martiaux mixtes, ce qui comprend « l’annonce des combats, les tournées promotionnelles, les conférences de presse d’après combat et les audiences disciplinaires ».

Ce monde des arts martiaux mixtes s’y révèle comme le miroir de notre société. Il est en particulier le reflet — ou le modèle ? — de notre monde politique et social, en particulier celui qui existe aux États-Unis. Autant dans le monde de la lutte professionnelle que dans celui de la politique, on ment, on trompe, on fait semblant, on fait sa confession publique quand on est attrapé à mal agir, on s’excuse pour à nouveau leurrer, on rend hommage à des figures emblématiques pour montrer qu’on a de bons modèles, on dit vouloir incarner des figures héroïques…

Et on y parle aussi beaucoup de Dieu, modèle sacré s’il en est. Mais le ton y est souvent celui de l’attaque virulente, de la menace, de l’irrespect de l’autre. La justice y joue aussi un grand rôle. On y finit tôt ou tard par poursuivre la présentation du spectacle. Pour paraphraser Balzac, le monde est une Comédie humaine, une farce où les individus jouent des rôles parfois grotesques, souvent honteux, presque toujours laids.

À la suite de l’invitation de Dazibao à exposer en ses murs, Pauwels a mis en scène son théâtre dans une installation vidéo revisitée et agrandie. Cet espace, en fin de compte assez dépouillé, laisse de la place au spectateur qui aura l’impression de devenir lui-même un acteur ou même un complice de ce monde de mensonges.

Joyce Wieland et If it Bleeds d’Isabelle Pauwels

À Dazibao, Centre d’art actuel, jusqu’au 3 juillet.

À voir en vidéo