L’exposition immersive comme métaphore

Rafael Lozano-Hemmer, «Babbage Lovelace, Text Stream 1», 2019
Photo: Mariana Nanez Rafael Lozano-Hemmer, «Babbage Lovelace, Text Stream 1», 2019

L’immersif nous submerge. Les expositions immersives ont la cote un peu partout et la fin des confinements pandémiques ne devrait que stimuler un mouvement mondial amorcé vers la fin de la dernière décennie.

L’immersion dans les projections surdimensionnées ou la réalité virtuelle des visiocasques devient ainsi une des formes totales et centrales de l’art et du divertissement de notre époque. Rien de plus normal. L’écran, petit et grand, forme l’objet social total et central de notre temps numérique, l’interface incontournable par laquelle transitent toutes les activités ou presque, le dispositif par excellence.

« Je n’ai pas beaucoup de talent pour les disciplines artistiques établies, le dessin ou la peinture par exemple », avoue Rafael Lozano-Hemmer, artiste québécois multidoué des expositions immersives reconnu mondialement. « Par contre, je sais agencer [curate] différentes productions multimédias. La technologie me fournit un liant artistique. La technologie est d’ailleurs inévitable. C’est le langage de notre temps. »

Le philosophe Henri Bergson disait que l’art cherche à imprimer en nous des sentiments plutôt qu’à les exprimer. À l’extrême, la techno immersive pousse cette volonté à l’extrême. Elle ne donne pas seulement à voir une œuvre : elle permet d’y entrer.

Carne y Arena du réalisateur de cinéma Alejandro González Iñárritu donne l’impression d’accompagner des immigrants « illégaux » à la frontière sud des États-Unis. La réalité virtuelle sous casque pour un seul visiteur à la fois est présentée encore quelques mois à L’Arsenal de Montréal par Studio Phi et tournera ensuite dans le monde pendant des années.

Le même organisme de très haute tenue artistique vient de s’associer au Studio Félix & Paul pour lancer cet été L’Infini, nouvelle expo itinérante et immersive qui promet d’ouvrir la Station spatiale internationale en réalité virtuelle pendant une heure environ. La proposition va nécessiter environ 1000 mètres carrés de salle et pense pouvoir accueillir 100 000 visiteurs en quatre mois à chaque arrêt de sa tournée mondiale.

L’artiste Stéphanie Morissette plonge plutôt dans l’infiniment petit avec Méandres, projet de réalité virtuelle réalisé avec la compagnie d’imagerie cérébrale Iméka et le centre en art actuel Sporobole. La projection immersive montre une incursion fragmentée à travers les connexions de la matière blanche du cerveau. TOPO de Montréal en relaie une version vidéo en ligne et reprendra la présentation sous casque dans les prochains mois.

« Ce qu’on voit, c’est une réinterprétation poétique des fibres de connexion de mon propre cerveau à moi, explique l’artiste. La réalité virtuelle permet de jouer avec les échelles. On crée une mise en abyme en pénétrant dans le format géant d’une réalité minuscule. »

Le nouveau centre d’exposition à but lucratif Superblue de Miami en Floride a inauguré le 22 avril une expo immersive étendue sur près de 5000 mètres carrés. L’installation du collectif japonais TeamLab propose un parcours dans un jardin en transformation au fil des saisons. Les projections exploitent à fond les possibilités technologiques en permettant aux visiteurs de « manipuler » la flore qui naît, s’épanouit et décrépit virtuellement. Rafael Lozano-Hemmer est lié à Superblue.

Photo: Oasis Immersion Vue de l’exposition «Inspirations» présentée à OASIS immersion, un espace de 2000 m2 au rez-de-chaussée du Palais des congrès de Montréal. C’est un parcours déambulatoire et sans contact se déclinant en trois galeries immersives et deux expériences lumineuses.

L’effet d’attraction

Il faut encore distinguer les projections de Moment Factory par projection illusionniste (video mapping) sur les immeubles autour de la place Émilie-Gamelin ; de l’immersion du spectacle Aura en sons et lumières à l’intérieur de la basilique Notre-Dame de Montréal (qui devrait reprendre bientôt) ; du parcours labyrinthique surchargé dans des espaces origamis spécialement conçus pour Imagine Picasso qui va entreprendre sa tournée nord-américaine cet été au Centre des congrès de Québec.

Les projections surdimensionnées de toiles de maîtres forment un sous-genre en soi. L’exposition Gustav Klimt de l’Atelier des lumières, qui offrira aussi ImaginePicasso, a attiré plus d’un million de visiteurs à Paris en 2018. Imagine Van Gogh de la même compagnie, présentée juste avant le début de la pandémie à l’Arsenal de Montréal, maintenant à San Francisco, après des sorties à Vancouver et Winnipeg, fait se promener les visiteurs dans les mises en lumière de toiles de la période arlésienne et de la fin de la vie du coloriste exceptionnel.

« La raison du succès d’Imagine Van Gogh, c’est l’œuvre de Van Gogh », dit Paul Dupont-Hébert, président de Tandem, qui fait tourner l’expérience immersive en Amérique. « Ce peintre est aimé de la population. Nous offrons un moment magique avec son œuvre, un moment de joie en pleine pandémie, une expérience romantique pour oublier la vie en entrant dans ses tableaux. »

OASIS Immersion, c’est le même et l’autre. Le parcours installé au Palais des congrès reproduit le modèle aéroportuaire avec 2000 mètres carrés d’écrans, 105 projecteurs et 119 haut-parleurs tout en prétendant aller au-delà des « sentiments » ou de l’« expérience romantique ».

Un bloc invite à la douce méditation sur fond de musique d’Alexandra Stréliski, un autre avec image de la Station spatiale internationale (décidément, un autre sous-genre…) laisse la parole à l’astronaute David Saint-Jacques sur l’importance de protéger la Terre. Un segment relaie des images des nouvelles merveilles architecturales du monde et un autre propose ce qui se veut un « éloge de la résilience et de l’action », mais ressemble plus à un hommage de soi à soi du vidéaste Émile Roy, fils de Patrice, présentateur du TJ Montréal de Radio-Canada. L’assemblage hétéroclite et à vrai dire passablement ennuyeux détonne par rapport aux lignes narratives claires et aux surcharges émotives du créneau commercial.

« Ça fait des années que je suis dans le multimédia, les raves et tout ça, et je remarque que souvent le produit manque de tonus, rate l’occasion de relayer un vrai message : les éléments visuels sont intéressants mais ne nous touchent pas », réplique Denys Lavigne, cofondateur et directeur de la création d’OASIS immersion, rencontré au minicafé de son espace de diffusion.

Son centre immersif espère participer à la relance du centre-ville, par exemple en offrant des séances de relaxation ou de méditation aux employés d’entreprises voisines. « L’immersion peut aider à réduire le stress et l’anxiété liés au retour au travail. Notre concept de vitamine immersive a une vocation thérapeutique. »

Le succès n’est pas assuré, peu importent les moyens et l’ambition. L’espace nomade PY1 de Lune rouge, nouvelle compagnie de Guy Laliberté, fondateur du Cirque du Soleil, déployait de l’immersif bling bling sous une sorte de chapiteau de cirque de forme pyramidale. Le spectacle Au-delà des échos, présenté comme « un joyau d’ingénierie doté de technologies immersives d’avant-garde » a été lancé à Montréal en 2019. Le Journal de Montréal a parlé d’un « big-bang raté ».

« Nous n’avons pas l’intention de relancer Au-delà des échos dans les prochains mois, mais nous n’excluons pas non plus de faire éventuellement voyager ce spectacle », écrit au Devoir Anne Dongois, cheffe des communications de Lune rouge.

Le musée virtuel

Les musées et les centres d’exposition proposent évidemment de l’immersif, mais à leur manière, avec un supplément pédagogique. « Les musées n’ont pas le choix, ils doivent s’adapter », dit le professeur de muséologie Jean-François Gauvin de l’Université Laval, directeur du Centre de recherche Culture-Arts-Sociétés. « Les musées cherchent à attirer de nouveaux publics et à renouveler leurs façons de faire, même si celle-là exige beaucoup d’investissement et d’expertise. »

Il précise n’avoir « rien contre l’immersif » et son « imaginaire flamboyant ». Le professeur ajoute toutefois que rien ne se compare à la fréquentation des originaux. « Je suis certain que je vais aller voir Picasso au MNBAQ (et vais y “traîner” mes enfants), écrit-il au Devoir. Il est loin d’être certain que j’aille voir Imagine Picasso (je n’ai pas vu Imagine Van Gogh). »

Le muséologue a vu l’exposition Turner et le sublime qui vient de se terminer au Musée national des beaux-arts du Québec, qui présentait 75 peintures et œuvres sur papier. L’établissement a ajouté trois petites salles d’installations immersives avec le même objectif de créer une émotion en surplus d’un point de vue d’historien de l’art sur un corpus.

Cet ajout numérique découle d’expériences concluantes de modélisation au cours des dernières années d’abord et avant tout pour rendre les œuvres accessibles en ligne. « En pleine pandémie, on avait une expo Turner prête, montée, mais que personne ne pouvait voir », explique Marie-Hélène Raymond, coordonnatrice de la stratégie numérique du MNBAQ. « On a donc proposé, avec l’aval de la Tate [l’institution prêteuse de Londres], même si les toiles sont libres de droits, de faire la numérisation et de produire trois vidéos immersives à 360 degrés, de l’inédit pour le musée. »

Turner et le sublime n’a été accessible en vrai que 46 jours, et encore, avec un nombre réduit de visiteurs. « La version numérique a été la plus populaire de l’histoire du musée », dit Mme Raymond.

L’expo Picasso. Figures qui ouvrira au MNBAQ le 12 juin se visitera uniquement en salle et ne comprendra aucun ajout immersif ou en ligne à cause des droits d’auteur. Le travail explore les représentations du corps par le maître moderne tout en s’interrogeant sur les rapports de l’artiste réputé misogyne à ses modèles.

Imagine Picasso sera présentée par hasard en même temps au Palais des congrès. La proposition gigantesque (2500 mètres carrés, 200 œuvres projetés sur les murs, les sols et des structures cubistes géantes). L’an dernier, Imagine Van Gogh a attiré 75 000 visiteurs à Québec, en pleine pandémie.

« L’immersif a prouvé sa pertinence au musée avec l’expo Turner, dit le professeur Gauvin. Après avoir vu les toiles, on les revoyait autrement en plongeant dans l’environnement numérique. On entend beaucoup cette critique que les expos immersives commerciales n’offrent souvent que du ressenti, de l’affect, sans explications pédagogiques. Le musée peut et doit aller plus loin. C’est la différence entre le divertissement et la culture. »

La création immersive

L’artiste Rafael Lozano-Hemmer en rajoute en faisant remarquer que ces grands sparages de sons et de lumières ne contribuent que très peu, finalement, du point de vue créatif original. Il y voit un mélange d’amplification d’échelle kitsch et de pillage de l’art du passé pour forcer une forme de légitimité.

« Ces expositions ne développent pas un nouveau langage artistique, dit l’artiste d’origine mexicaine dont les parents possédaient des discothèques inondées de jeux de lumière. Elles ne repoussent pas les frontières de la créativité. Elles reproduisent ce qu’on connaît déjà trop au lieu de mettre les moyens de création au service de nouvelles voies qui pourraient parler de notre temps. »

M. Dupont-Hébert fait plutôt observer que l’expo Imagine Picasso a été conçue par une équipe hypertalentueuse, dont l’architecte Rudy Ricciotti et l’historienne de l’art Androula Michael. Il ajoute que le travail est adoubé par la famille et la Fondation Picasso avec qui il fallait négocier les droits d’auteur, alors que les toiles de Van Gogh sont du domaine public.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L'artiste contemporain Rafael Lozano-Hemmer

« Le petit-fils de Picasso, Olivier, est très flatté que l’œuvre de son grand-père suive le temps, dit le président de Tandem. Il a même dit que son grand-père serait très heureux de vivre aujourd’hui pour réaliser des œuvres numériques. »

Rafael Lozano-Hemmer fait plutôt que remarquer que ces projections divertissantes s’appuient sur de grands maîtres, toujours les mêmes hommes blancs. Lui-même célèbre l’originalité pionnière et trop souvent oubliée de l’Argentine Marta Minujín et de ses installations multimédias des années 1960.

« L’immersion dans la fantaisie me semble inutile et même dérangeante. Je ne crois pas que l’art doit servir à éloigner de la réalité. J’aime citer ce slogan des Zapatistes disant qu’il ne s’agit pas de rêver, mais de se réveiller. L’art doit servir à prendre conscience de la réalité, du monde, des autres. Il doit poser et reposer sans cesse les grandes questions fondamentales, et cette nécessité me semble absente de beaucoup de divertissements numériques. »

Son travail Border Tuner/Sintonizador Fronterizo invitait des gens des deux côtés de la frontière américano-mexicaine à manipuler d’énormes projecteurs pour faire se croiser les faisceaux. Une fois le contact lumineux établi, les manipulateurs pouvaient communiquer entre eux. Des centaines de personnes ont participé à l’expérience avec « le langage de notre temps » qui a fait dialoguer des gens ordinaires et extraordinaires, dont un vétéran du Vietnam expulsé vers le Mexique et une lutteuse drag queen nommée Cassandro el Exótico…

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