«Ondes élastiques»: et si on devenait animaux?

Fanny Mesnard, «Une certaine façon de voir le monde», 2019 
Photo: Guy L'Heureux Fanny Mesnard, «Une certaine façon de voir le monde», 2019 

Dans ses tableaux à l’acrylique, comme dans ses céramiques ou dans les longs drapés qu’elle sérigraphie, Fanny Mesnard dépeint un monde fabuleux : les rapports entre humains et animaux, si jamais on s’entendait sur cette division binaire de la vie sur Terre, ne sont pas dictés par des rôles de pouvoir.

Derrière cette vision onirique et fougueusement naïve, l’artiste de Québec plaide pour un changement de nos attitudes à l’égard de ce qui nous entoure.

À l’instar d’autres artistes comme Cynthia Girard ou Shary Boyle, l’amour de la nature et du récit vont de pair chez Fanny Mesnard. Et si on devenait animaux ? suggère-t-elle.

Programmation revue

La pandémie aurait pu avoir raison de la plus vaste exposition de sa jeune carrière, programmée par la salle Alfred-Pellan de la Maison des arts de Laval. Repoussée de plusieurs mois, Ondes élastiques. Les faunes s’agitent encore dans l’épaisseur des bois surgit à temps pour nous mener jusqu’à l’été.

Comme partout ailleurs, la programmation à Alfred-Pellan a été mille fois revue depuis septembre. Ce devait être une année au contenu écoresponsable, chapeautée de la thématique « Observer le monde autrement ». Ondes élastiques n’aura été, au bout du compte, qu’une des deux seules expos, après celle d’Isabelle Hayeur, inaugurée… à l’automne.

Observer autrement, programmer autrement, visiter autrement (masqués, notamment). Le projet en tableaux et en objets de Fanny Mesnard ne pouvait mieux convenir à une époque où tout est bousculé. Où tout est à revoir.

Autant la diplômée de l’Université d’Aix-Marseille cumule les moyens d’expression, autant elle s’adresse, littéralement, à tous.

L’impression de conte fantastique, avec ses bêtes imaginaires et ses couleurs chatoyantes, ne doit pas obligatoirement pousser la quarantaine d’œuvres d’Ondes élastiques dans la catégorie « jeune public ». Oui, la jeunesse y trouvera son compte, mais pas seulement elle.

Il n’y a pas mille manières de voir le monde de Fanny Mesnard ni de visiter son expo. Seulement une autre manière.

Une pléthore de personnages

Sans abuser des flèches et des directions à suivre, le parcours proposé par la commissaire Manon Tourigny se présente comme un sentier balisé autour duquel surgit une pléthore de personnages. L’attention qu’on leur porte est à la base de la métaphore environnementale véhiculée par l’artiste.

Certains des êtres imaginés à l’identité hybride se trouvent au sol ou suspendus, comme isolés ou indépendants, tel ce Faune au repos (2020), ou telle une multitude de petits fantômes sans corps.

La plupart, cependant, s’animent à l’intérieur d’un paysage peint, densément peuplé. Car la flore et tout ce que la Terre a à offrir sont aussi, sinon plus déterminants.

Dans cet univers luxuriant, chaque élément semble lié à un autre. Des corps enlacés, noués ou liés par une corde, le tableau titre de l’expo, Les faunes s’agitent encore dans l’épaisseur des bois (2020), en montre plus d’un. L’être à tête d’aigle qui dirige, ou est dirigé par un serpent au visage félin, est un bon exemple.

Le carnaval des animaux

Au cœur du parcours, le visiteur se retrouve à l’intérieur d’une ronde formée d’une quinzaine de céramiques et de leurs socles. Chacun de ces objets a un potentiel utilitaire, du classique pot à fleurs à l’inusitée paire de « pieds d’ours » à chausser.

Chacun reproduit en effet des formes animales. L’idée des Ondes élastiques est d’inviter à se servir, de manière concrète ou non, de l’expérience de la faune.

Le tableau Une certaine façon de voir le monde (2019) est d’une certaine manière la synthèse du projet que poursuit l’artiste depuis, à tout le moins, la Manif d’art 2019 de Québec, où elle avait exposé une bonne partie de ce qui se trouve à Laval.

Ce tableau en possède toutes les caractéristiques, avec son personnage humain, nu et sans visage identitaire qui s’abandonne à la nature. L’herbe abonde en champignons, le ciel (ou la mer) en signes à déchiffrer et l’ensemble du paysage, en animaux danseurs (grenouilles et poissons).

Plus festive qu’apocalyptique, Ondes élastiques propose de célébrer non pas au détriment de la nature, mais avec elle. Elle est une sorte de carnaval où tout est permis, comme le dit l’historien Fernand Braudel, cité dans la publication de l’exposition (voir l’encadré). Le masque n’est pas une contrainte, pas un souci de distance physique. Dans l’anonymat, « chacun flotte sur sa vie ».

À expo unique, publication unique

Le petit livre Bestiaire de la faune imaginée, par Fanny Mesnard, est empreint de la folie débordante d’Ondes élastiques. La commissaire Manon Tourigny signe les descriptions autant des bêtes que des prothèses de céramique. Sont recensés la bibitte à doigts, le boa-lion ou le serpent à langue de fleurs. Au sujet des « esprits doubles » — une catégorie de prothèses à enfiler aux pieds, aux mains ou sur la tête —, l’avertissement est de mise : « Il se peut que votre vision des choses se transforme ou que votre perception ou votre appréhension du monde changent. »

Ondes élastiques 

Fanny Mesnard. À la salle Alfred-Pellan de la Maison des arts de Laval, jusqu’au  25 juillet.