Chuck Samuels, tête de star

Vue de «Chuck Goes to the Movies» de la série «Before Photography», 2010, à la galerie Plein Sud
Photo: Guy L’Heureux Vue de «Chuck Goes to the Movies» de la série «Before Photography», 2010, à la galerie Plein Sud

Qu’ont en commun Robert Mapplethorpe, Lee Miller, la reine Elizabeth, Norman Bates, Albert Camus et The Wonder Woman ? Un visage : celui de Chuck Samuels, artiste montréalais. Une vaste exposition à Longueuil et à Saint-Hyacinthe en donne la preuve.

À la fois photographe, performeur et manipulateur de clichés célèbres, Samuels incarne tous ces personnages, et des centaines d’autres. Depuis trente ans. Le résultat, empreint d’humour, cible la mémoire collective, témoigne de sa fascination pour la culture de l’image. L’expo s’intitule à forte raison Devenir la photographie.

Derrière ce plaisir à se mettre dans la peau d’un astronaute ou à infiltrer le portrait de Simone de Beauvoir par Cartier-Bresson, il y a l’idée que toute photographie est un délicieux travestissement de la réalité.

Caméléon, ou ventriloque comme il s’est déjà qualifié, Chuck Samuels est l’artiste postmoderne par excellence. Celui qui pique à l’histoire (de l’art, de la photographie, du cinéma, de la télévision) ses canons. Celui qui réinterprète, en surlignant leurres et erreurs ou des obsessions, comme celle du corps féminin. Celui qui se moque des codes, pour raconter autre chose. Celui qui multiplie les identités.

Autant d’images trafiquées finissent par donner le tournis, forcent à nous demander si l’artiste n’abuse pas de ses propres règles. Or, la présentation, limpide, permet de faire le tri. Le centre Plein sud, à Longueuil, propose la période allant de 1991 à 2010, Expression, à Saint-Hyacinthe, celle de 2015 à 2020.

Photo, ciné, télé, même combat

À Plein sud, en toute logique, le parcours débute par la série la plus ancienne, la seule des années 1990, la seule en travail analogique. Dans les douze images de Before the Camera (1991), Chuck Samuels reproduit des scènes iconiques, de Violon d’Ingres de Man Ray à Nastassja Kinski and the Serpent de Richard Avedon.

La nudité féminine par les photographes mâles, en position dominante, est transgressée par Samuels, rejetée : c’est lui qui prend la place du modèle. Dès 1991, son programme est clair. S’il est redevable de ce qui le précède, il n’est pas tenu à avaler ses vérités.

L’autre corpus dans ce volet de l’expo, Before Photography (2010), pointe les origines des liens de Samuels avec la photographie. Il comporte quatre ensembles, dont deux vidéos, tous plus ou moins liés à la figure paternelle et à l’enfance de l’artiste. Par son ampleur, Chuck Goes to the Movies, mosaïque tirée du cinéma et de la télé des années 1960, est la pièce de résistance, traversée par une autre figure d’autorité, celle du photographe. Ici, c’est son seul visage que Samuels intègre aux images, créant ce décalage — parfois fin, parfois brutal — entre lui et la scène générale, qui fera sa signature.

À Expression, les origines cèdent la place à une thématique plus intrusive. Pour « devenir la photographie », Chuck Samuels entre dans la tête des artistes et s’approprie leur voix (série The Photographer), adopte leur regard critique, sinon postmoderne (After), fait siennes les pensées de philosophes (On Photography), s’immisce dans les pages d’un magazine influent des années 1940 (The Complete Photographer).

Cultures populaire et savante s’entremêlent. La manière est similaire d’un cas à l’autre : une image historique sur laquelle Samuels plaque son visage. Qu’il s’attaque à la véracité de l’autoportrait d’un Brassaï ou qu’il cite, comme dans After Grove (2020), la citation que Kathy Grove faisait elle-même d’un portrait iconique de Dorothea Lange (Migrant Mother, 1936), il remet en question l’autorité des uns et des autres.

Y compris la sienne. La vidéo In the land of the giants the one-eyed camera is king, qui clôt le parcours, est d’une belle dérision, faisant du photographe, incarné par Samuels, une sorte de borgne qui règne au pays des aveugles.

Il se dégage de Devenir la photographie, non pas un appel à faire tomber toutes les têtes, mais une invitation à multiplier les récits et vérités photographiques.

 

Trois questions à Chuck Samuels

Votre passage de la performance devant l’appareil photo (Before the Camera) à la « performance sur » l’image est-il lié à notre réalité numérique ?

 

Je ne suis pas intéressé par le débat entre l’analogique et le numérique, si le débat existe encore. Je serai malhonnête cependant si je disais que le numérique ne m’a pas aidé à travailler plus rapidement, seul, dans mon salon, avec de modestes équipements. La principale différence entre Before the Camera et les projets subséquents, c’est que je ne me soucie plus ni des costumes (ou de l’absence de ceux-ci) ni du décor, sauf lors des vidéos.

Faites-vous de la citation ou de l’appropriation ? Hommage ou critique ?

Les deux. Ça reflète ma relation à la photographie, dans laquelle je baigne depuis l’enfance et pour laquelle je suis à la fois passionné et méfiant. Cette ambivalence est au coeur de mon oeuvre et c’est ce que j’essaie de transmettre par le biais de la répétition, de l’accumulation d’idées et images, de l’absurdité, de la parodie.

Que répond Chuck Samuels à ceux qui le qualifieraient de narcissique ?

Chuck Samuels ne répond pas. Il cite plutôt [le photographe] Joel-Peter Witkin : « La seule démarche honnête est de ne pas se préoccuper de ce que les gens pensent [sans ça] vous faites de la photographie commerciale. Ça ne veut pas dire que vous devez gifler les gens ou leur jeter de la merde, mais vous devez croire à ce que vous faites et le faire. »

Devenir la photographie

De Chuck Samuels. À Plein sud, centre en art actuel de Longueuil, et Expression, centre d’exposition de Saint-Hyacinthe, jusqu’aux 24 et 25 avril.



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