Au MBAM, Eunice Bélidor brise les plafonds de verre à sa façon

Eunice Bélidor, la nouvelle conservatrice du Musée des beaux-arts de Montréal, œuvre dans le milieu de l’art contemporain au Québec depuis sept ans.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Eunice Bélidor, la nouvelle conservatrice du Musée des beaux-arts de Montréal, œuvre dans le milieu de l’art contemporain au Québec depuis sept ans.

« Dans tous mes emplois au Québec, j’ai toujours été la première femme noire à occuper le poste que j’occupais, dit Eunice Bélidor, la nouvelle conservatrice de l’art québécois et canadien contemporain (1945 à aujourd’hui) du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). J’ai l’impression que c’est quelque chose qui arrivera souvent. »

La Montréalaise, née et élevée dans le quartier Saint-Michel, commence sa nouvelle vie le lundi 12 avril. L’affaire ne devrait peut-être pas relever de l’inusité, mais un fait demeure : en dehors de Gaëtane Verna, directrice du Musée d’art de Joliette de 2006 à 2012, aucune autre personne de couleur, sauf erreur, n’a occupé un poste d’autorité dans un musée québécois. Son arrivée au MBAM, estime Eunice Bélidor, est suffisamment importante pour faire changer d’avis ceux qui pensent « que ce n’est pas possible ».

Elle-même a longtemps cru que ce n’était pas pour elle. Pendant ses études en histoire de l’art, elle aspirait certes à une telle carrière. « Quand je visitais un musée, les personnes noires que je voyais, c’était les agents de sécurité. Clairement, c’était impossible. »

Des modèles, elle en a eu… au sud de la frontière. Elle cite Thelma Golden, à l’origine du mot post-blackness et directrice du Studio Museum Harlem depuis 2005. Son travail préalable au Whitney Museum of American Art — Golden y a signé notamment Black Male : Representations of Masculinity in Contemporary American Art (1994) — suscitait de l’espoir chez Eunice Bélidor. « Dans ma tête, il fallait que j’aille aux États-Unis. Ça ne pouvait pas m’arriver ici. »

Et Gaëtane Verna alors ? « À l’école, on ne parlait pas vraiment de Joliette, on ne pensait pas aux musées en région. Je ne l’avais donc pas remarquée », explique, avec un rire gêné, celle qui a obtenu ses diplômes à l’Université Concordia et à l’Université York de Toronto. En Ontario, elle a fini par croiser Verna, devenue directrice en 2012 du Power Plant de Toronto, et recevoir son appui.

La question de la représentation

Depuis sept ans, Eunice Bélidor œuvre dans le milieu de l’art contemporain au Québec, d’abord au centre d’artistes Articule comme coordonnatrice à la programmation, puis comme directrice de la galerie FOFA, à l’Université Concordia. Elle s’est aussi fait un nom comme commissaire d’expositions. dont Over My Black Body (Galerie de l’UQAM, 2019), qu’elle a conçue avec Anaïs Castro.

La lauréate en 2018 du Prix du commissaire émergent en art canadien contemporain de la Fondation Hnatyshyn arrive au MBAM avec une expérience de terrain, qui fait saliver son employeur. « Nous attendons avec impatience de découvrir la programmation qu’elle mettra sur pied », commente dans le communiqué de presse la conservatrice en chef Mary-Dailey Desmarais.

C’est important de représenter ce que la population vit par le biais des artistes que j’invite. C’est sûr qu’il y aura des artistes racisés, des artistes queer.

Trois jours avant son entrée en fonction, la principale intéressée avouait sentir à la fois cette pression et la chance inouïe d’animer de sa vision une institution plus que centenaire. Lui a-t-on donné le mandat d’expositions sur la diversité ?

« J’espère que je n’ai pas été engagée pour ça, répond-elle, avant de préciser. Comme je [m’occuperai] d’art québécois et canadien, que je représente une partie de la population, j’aimerais que celle-ci se voie au musée. C’est important de représenter ce que la population vit par le biais des artistes que j’invite. C’est sûr qu’il y aura des artistes racisés, des artistes queer. C’est sûr. »

Le contexte de diffusion l’aurait aussi poussée à refuser la rétrospective Philip Guston, dont les œuvres dénonçant le racisme à coups de personnages du Ku Klux Klan ont mené à son annulation en 2020 aux États-Unis. « Les gens qui auraient été le plus près de l’expo auraient été les personnes racisées qui travaillent à la sécurité. Le public, lui, peut choisir de venir ou pas. Je ne veux pas perpétuer des traumas, jouer cette idée du choc, qui n’est pas nécessaire. Mais il est important d’avoir une discussion sur le fait de présenter ou non un projet. »

La question de « la représentation » sera son leitmotiv. Elle n’a cependant pas osé avancer un seul nom ou une seule thématique pour sa première exposition. Elle veut prendre le temps de bien connaître la collection sous sa responsabilité. Réfléchir à partir d’elle. Ça tombe bien, le contexte de la pandémie ne lui impose pas l’urgence d’agir.

Avec sa longue redingote verte marquée des trois bandes d’une célèbre ligne de vêtements sport, Eunice Bélidor respire la jeunesse, rompt avec l’image associée à un musée. Celle qui aurait voulu être designer de mode — « mais je dessine mal et je ne sais pas coudre », dit-elle en riant —, assure avoir une garde-robe appropriée à son nouvel environnement de travail. Elle ne se transformera pas pour autant. Elle ne provient pas du monde des musées, c’est comme ça.

« Une des raisons pour lesquelles j’ai été embauchée, pense-t-elle, c’est que j’apporte un côté différent. Je n’ai pas l’impression que je vais bousculer le musée du tout au tout, mais j’aimerais qu’on voie par où je suis passée. »  

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