L’Afrique célébrée à la Casa Bianca

Vue de l’intérieur du Musée national de l’Afrique
Mike Patten Vue de l’intérieur du Musée national de l’Afrique

Un nouveau musée a ouvert ses portes à Montréal. Il s’agit du Musée national de l’Afrique, institution qui s’est judicieusement nichée dans la Casa Bianca, bâtiment en face du parc Jeanne-Mance. Moridja Kitenge Banza, directeur de cette nouvelle institution, personne d’origine congolaise qui a fait ses études en France mais qui est connue sur plusieurs continents, a décidé de commencer ses activités avec une exposition à la fois passionnante et déconcertante.

Comme l’explique le texte de présentation, signé par la conservatrice en chef Cyndi Fiata, cette expo, intitulée Éloge de l’accessoire, les apparats du pouvoir, souhaite vous faire pénétrer « dans un monde qui n’est pas le vôtre. Soyez au plus près de chacun de ces objets qui ont fait partie de la vie courante de grandes personnalités. Faites connaissance avec l’histoire de tout un continent et de ses peuples. Telle est la mission que s’est donnée cette exposition. » Pour Kitenge Banza, il s’agissait d’exposer des objets majeurs de la culture africaine : bracelets Mboko, Apfuru et Teke, torque de chef Teke en laiton, couvre-plat Kel Antessar, sommet de canne d’autorité anthropomorphe, siège royal Luba à cariatides (atelier Kusu), chasse-mouches Togbo…

Mais en entrant, le visiteur aura malheureusement quelques déceptions. L’exposition n’était-elle pas présentable à cause de la pandémie ou pour d’autres raisons inexpliquées ? Alors, pourquoi en avoir ouvert les portes ? Quoi qu’il en soit, les objets de cette expo sont en effet tous absents de leur vitrine et vous ne pourrez que consulter les vignettes descriptives et l’audioguide qui explique — concédons-le — très justement et très intelligemment les divers artefacts qui auraient dû être là. Ceux-ci sont en fait tous encore prêtés, à long terme, à divers musées européens et américains ! Ce sceptre de chef « Kibango » du XIXe siècle provenant du peuple Luba est encore au Musée du Quai Branly à Paris, cette coiffure de chef est toujours présentée au Musée ethnographique de Genève, et cet autre objet exceptionnel se retrouve au Brooklyn Museum… Mais de qui se moque-t-on ?

Un projet artistique

Vous aurez certainement compris que ce nouveau musée est en fait une œuvre installative de l’artiste Moridja Kitenge Banza, artiste qui met ici en scène le rapport de l’Occident aux collections d’art africain. Ces objets ont été pour la plupart spoliés ou « achetés » dans différentes régions d’Afrique lors de la colonisation. Leur absence, ici cruellement visible, nous dit comment ils manquent aux musées et à la culture d’Afrique…

Les musées d’« Occident » doivent-ils rendre ces objets à leur peuple ? Voilà un sujet délicat, mais essentiel à traiter. Lors de visites de musées à travers le monde, Kitenge Banza a pris en note les infos sur ces diverses œuvres avec leur numéro d’inventaire, leur titre et leur description, informations que vous retrouverez ici compilées. Lors de ses recherches, il a même trouvé un masque qui provient du village de sa mère dans les collections du Musée des beaux-arts de Montréal !

Plutôt que de revendiquer une restitution, l’artiste trouve plus intéressant de dire que les autres musées sont comme des succursales de son propre musée. Le tout forme une intelligente présentation sur le fonctionnement des musées, sur l’appropriation et la réappropriation de biens culturels, mais aussi de la symbolique associée à ceux-ci.

Kitenge Banza nous explique qu’un objet est toujours plus qu’un objet, il est aussi une fonction sociale, un rapport particulier à une société. L’art conserve-t-il son intégrité une fois détaché de sa fonction d’usage et placédans un musée ? Le voyons-nous alors autrement et d’une manière appauvrie ? Voilà des questions très pertinentes que pose cette exposition.

 

Trois questions à Moridja Kitenge Banza

Faut-il rendre aux pays africains les oeuvres spoliées par l’Occident ?

 

Oui, mais à une seule condition : si on n’a pas à négocier les conditions de retour de ces oeuvres. On ne discute pas des modalités de la restitution d’un objet volé. Je ne débattrais pas du retour d’une montre dérobée avec un voleur qui me demanderait si je vais bien m’en occuper… C’est pourtant le discours trop souvent tenu en Occident à propos des oeuvres africaines.

Le musée tue-t-il l’oeuvre en l’exposant, en la déconnectant des liens sociaux qui ont prévalu à sa création ?

 

Oui et non. Oui, parce qu’il le déconnecte sans autorisation de son lieu d’origine. Mais en même temps, il lui ajoute un autre discours. Est-il plus intéressant ? Arrive-t-il à me convaincre ? Peut-être pas. Dans le cas de l’art africain, je crois que si des institutions africaines avaient pu travailler avec les musées occidentaux sur le discours entourant la présentation de ces oeuvres, cela aurait constitué un rapport plus riche et plus intelligent.

Pourquoi cette expo prend-elle cette forme qui pourra sembler proche du canular ?

 

Les gens pourront le croire, mais ce n’est pas un canular. En prenant les codes de présentation du musée, codes que les gens connaissent très bien, j’offre au public un sentiment de sécurité. Cela me donne la possibilité d’introduire auprès du visiteur une nouvelle narration sans que celui-ci se sente menacé. Mais cette nouvelle narration va finalement le mettre dans une situation inconfortable qui va l’obliger à réfléchir. C’est une expo « attrape-nigaud », un simulacre trompeur et révélateur. Ce musée incarne une fiction digne de la réalité et une réalité digne d’une fiction ! Une structure où j’ai le pouvoir de décision par rapport à ces objets qui, en fait, m’appartiennent totalement.



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