La photographie, mégaphone politique d’Isabelle Hayeur

Isabelle Hayeur, qui puise ses sujets dans son vécu, a grandi sur le bord de la rivière des Mille-Îles, «un égout à ciel ouvert» à ses yeux. «Tu ne vois pas tes pieds à trois pieds de profondeur.»
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Isabelle Hayeur, qui puise ses sujets dans son vécu, a grandi sur le bord de la rivière des Mille-Îles, «un égout à ciel ouvert» à ses yeux. «Tu ne vois pas tes pieds à trois pieds de profondeur.»

Des paysages, Isabelle Hayeur en photographie depuis plus de vingt ans. Urbains ou naturels, habités ou abandonnés, souterrains ou subaquatiques. Son regard semble s’être posé partout, avec acuité et doigté comme l’ont révélé de subtils photomontages vers l’an 2000. Mais elle n’a pas livré que des images captivantes. Depuis le début, ses yeux sont sa voix, ses photos (et vidéos), son mégaphone : la Terre se meurt, il faut s’en préoccuper, clame la résidente de Rawdon.

« On m’a toujours demandé pourquoi il n’y a personne [dans les images] ? Dès qu’il y en a, on ne regarde que ça. On focalise sur l’action, on ne voit plus le lieu. Moi, je montre le lieu, notre impact sur lui », dit celle qui militait bien avant que le terme « anthropocène » soit à la mode.

Une vaste exposition, si vaste qu’elle s’étend sur trois villes (Longueuil, Laval, Sherbrooke), célèbre l’art engagé de la photographe et vidéaste. Réellement engagé. Quand Isabelle Hayeur s’est inscrite au baccalauréat en arts plastiques à l’UQAM, dans les années 1990, c’était après avoir fait du porte-à-porte pour Greenpeace. Ses vertes couleurs ne l’ont pas quittée et, en toute logique, l’expo tripartite s’intitule (D)énoncer.

« Dénoncer, c’est clairement ça, son travail », commente Mona Hakim, qui a travaillé trois ans avec l’artiste pour réunir sept séries de photos et quatre vidéos. Dans le mot « énoncer », il y a une référence à un autre aspect de Hayeur, moins connu mais aussi révélateur, soit celui de mettre les points sur les i.

« Elle utilise beaucoup les mots, explique la commissaire indépendante. Elle écrit, elle documente chaque série, comme un journal de bord. Dans ses images, on voit des graffitis. Elle est sensible aux mots, aux phrases, à la parole. »

Photo: Isabelle Hayeur Vue de l'exposition «(D)énoncer»

S’immerger dans le corpus

(D)énoncer n’est pas LA rétrospective. L’exposition couvre néanmoins deux décennies de création, entre l’époque photomontage — Destinations (2003-2004), des paysages cumulant photos de sites touristiques, de réserves naturelles et de villes nord-américaines — et les récents projets auprès de militants — Le camp de la rivière (2017-2019), témoignage de la résistance citoyenne en Gaspésie face à la pétrolière Junex.

Au cœur de cet écologisme visuel, les œuvres à teneur aquatique dominent. Isabelle Hayeur, qui puise ses sujets dans son vécu, a grandi sur le bord de la rivière des Mille-Îles, « un égout à ciel ouvert » à ses yeux. « Tu ne vois pas tes pieds à trois pieds de profondeur. »

Les eaux polluées, Isabelle Hayeur ne cesse de les documenter. Elle est devenue une spécialiste de vues sous-marines, ce dont témoigne Underworlds, série en cours depuis 2009. C’est le fil conducteur de l’expo : la salle Alfred-Pellan (à la Maison des arts de Laval), le centre Plein sud (situé au cégep Édouard-Montpetit de Longueuil) et la galerie d’art Antoine-Sirois (à l’Université de Sherbrooke) en présentent des extraits.

« La publication, elle, est rétrospective », dit Hélène Poirier, directrice de Plein sud et instigatrice de l’événement de cet automne. Depuis longtemps, elle projetait une monographie de l’artiste — Plein sud est aussi éditeur. Un programme d’aide du ministère de la Culture lui a donné des ailes.

La nouvelle monographie, la plus importante sur Hayeur avec ses 360 pages, se démarque par ses images à volets, à déplier. L’exposition n’est pas exempte non plus de grands formats, avec des plans panoramiques ici, des écrans imposants là.

À Laval, les vidéos Fragile Dream (2019), tirée d’un séjour dans les Greater Blue Mountains, en Australie, et Hybris (2015), tournée dans des paysages altérés en Floride et en Louisiane, occupent le centre de la salle. Adossées l’une à l’autre, elles orientent la visite, la teintent de leurs trames sonores.

« Avec trois lieux, on a pu découper l’expo entre [les thèmes] de l’eau, du terrain et des groupes contestataires. On a pu miser sur les grands formats et donné la possibilité de s’immerger dans les corpus », explique Mona Hakim.

Militante un jour, militante toujours

L’immersion, Isabelle Hayeur la pratique depuis longtemps. Celle qui n’hésite pas à se mouiller, littéralement, opte souvent pour une ligne d’horizon aux deux tiers de l’image. L’impression d’être submergé, ou enterré, est inévitable.

En s’introduisant dans l’univers des environnementalistes — les séries Le camp de la rivière et Dépayser (2016-2017), celle-ci autour des luttes contre Hydro-Québec —, l’artiste adopte un autre type d’immersion. En voyant ses voisins se mobiliser en 2015 dans le comité Citoyens sous haute tension, l’ex-militante de Greenpeace a pour ainsi dire décidé de reprendre le collier.

« Il fallait que je fasse quelque chose, raconte-t-elle. Travailler avec le vrai monde, ça me manquait. Je veux être utile pour les gens. »

Portée par des « soucis esthétiques », Isabelle Hayeur ne rejette pas l’art pour autant. Elle compte toutefois se « mettre au service » des autres. Hier ambiguës, entre document et poésie, ses œuvres sont plus incisives aujourd’hui. Mona Hakim rappelle néanmoins que les lointaines séries sur les banlieues et les constructions surdimensionnées portaient déjà le discours environnementaliste.

« On avait au Québec d’autres préoccupations et on n’a vu que son travail de montage. On ne prenait pas en compte sa critique urbanistique, du type des New Topographics aux États-Unis », juge la commissaire, qui souhaite que l’expo révèle la détermination d’Isabelle Hayeur.

Elle n’hésite jamais : pour dénoncer nos grandeurs et misères, Isabelle Hayeur est allée plus d’une fois dans un cimetière de bateaux dans la baie de New York. Elle s’en tirait avec trois jours à puer. Là, elle planifie de retourner dans la dangereuse et tristounette Salton Sea, au cœur de Desert Shores (2015-2016). Ce lac asséché en Californie, jadis attraction touristique, est un lieu d’une pauvreté extrême. La ruine demeure photogénique.

« La destruction du paysage est accompagnée d’une grande beauté », a déjà dit le photographe Josef Koudelka. Isabelle Hayeur, qui ne cesse de juxtaposer beautés et laideurs, voit dans la Salton Sea une autre source de dénonciation. « Ce lieu est un laboratoire de la fin du monde. Il amplifie toutes les crises, sociales et environnementales. »

(D)énoncer 

D’Isabelle Hayeur. Au centre Plein sud jusqu’au 7 novembre, à la salle Alfred-Pellan jusqu’au 8 novembre et à la galerie d’art Antoine-Sirois du 28 octobre au 19 décembre.