Quand le musée ne suffit plus

«Hórama Rama», par Ana Paula Ruiz Galindo, et Mecky Reuss de Pedro Juana, est le projet gagnant du Young Architects Program 2019 du MoMa. Un exemple à suivre.
Photo: MoMA «Hórama Rama», par Ana Paula Ruiz Galindo, et Mecky Reuss de Pedro Juana, est le projet gagnant du Young Architects Program 2019 du MoMa. Un exemple à suivre.

La crise que les musées vivent de nos jours risque de s’accentuer. Dans plusieurs revues spécialisées en arts, les chiffres avancés sont inquiétants. Des articles parlent de la possibilité de fermeture d’un musée sur huit dans le monde. Certains vont jusqu’à évoquer le chiffre astronomique d’un musée sur trois ! Cette crise sans précédent se réalise alors que plusieurs de ces institutions ont entrepris une relecture de leurs mandats. C’est à l’aune des approches féministes et postcoloniales que celles-ci revisitent leurs approches de l’histoire, de leurs liens avec le monde contemporain et même avec leurs publics.

Le Centre canadien d’architecture (CCA) n’a pas attendu la crise de la COVID-19 pour réfléchir à sa place dans la société. Entre autres à travers ses expositions et ses ouvrages, dont un livre, paru récemment, mais gardé dans l’ombre par la pandémie, intitulé judicieusement Le musée ne suffit pas, cette institution explore ce que sera le musée de demain. Le titre de cet ouvrage collectif est déjà tout un énoncé de principe. Il aurait pu être celui d’un manifeste.

Il s’agit plus intelligemment du rassemblement de neuf fascicules proposant neuf pistes de réflexion pour revisiter le musée traditionnel. Il traite bien sûr du fait que l’architecture, entre autres des musées, conditionne nos rapports à l’espace et même jusqu’à un certain point nos gestes ainsi que nos actions. Et puis, les musées, ou les centres, comme le CCA, doivent prendre en compte la faillite d’une certaine idée de progrès que ces institutions inventées au XVIIIe siècle ont mis en scène à travers un récit présenté à travers des enfilades de salles.

Le CCA souhaite explorer des zones grises de la pensée et de l’architecture. Il se doit de lutter contre l’hyperproductivité trop longtemps induite par l’architecture et le design qui, par exemple, ont trop souvent favorisé des aires ouvertes sans intimité. Il faut aussi créer des expositions où non seulement le contenu, mais aussi le contexte de présentation, nous invitent à appréhender autrement les artefacts et le monde. La relecture des archives est aussi à l’ordre du jour afin que les objets du passé ne soient pas morts, tout comme l’usage des sites Internet qui doivent être repensés afin que le musée sorte vraiment de ses murs… Un livre passionnant qui aura une suite l’an prochain.

Fatalement, rédiger un tel ouvrage interpelle directement ceux qui tiennent la plume. Au CCA, justement, comment pense-t-on à la « dictature du tourniquet », à la règle du blockbuster qui doit sacrifier le contenu à la popularité des sujets exposés ? « Nous souhaitons poser des questions contemporaines qui dépassent la mode du moment, répond la nouvelle directrice, Giovanna Borasi. Notre travail de recherche n’a pas pour but d’aller chercher le plus grand nombre de visiteurs, à tout prix. Le programme du CCA vise la longue durée. » Dans l’esprit du philosophe Giorgio Agamben, le CCA souhaite ainsi « être contemporain en travaillant sur des sujets en devenir plutôt que simplement actuels. Par exemple, en 2011-2012 nous avons réalisé une expo sur l’architecture et la santé, sujet qui s’est avérée être d’une grande actualité et ce, encore plus ces temps-ci… »

Dans ce livre sur l’avenir des musées, il est aussi question d’une réflexion intellectuelle qui devra se faire en évitant le populisme et la vulgarisation à outrance. « Il faut intéresser les gens à écouter ces questions, mais il ne faut pas oublier que certaines expos peuvent trouver leur pertinence dans l’esprit des gens, après coup… », illustre Giovanna Borasi, qui cite, en exemple la récente exposition du CCA sur le bonheur. « Dans le futur, je veux travailler sur des thématiques et des expos qui s’emboîtent encore plus les unes dans les autres, des expos qui seraient comme un train avec des wagons qui se suivent ou comme une sculpture qui prend sa forme et sons sens par l’ajout de pièces. Il ne faut pas élaborer des expos qui passent d’un sujet à un autre sans qu’il y ait de liens entre eux, juste pour aller chercher du public. »

Une autre idée avancée est celle de donner plus de place à des architectes moins connus, des architectes dits locaux, comme les architectes québécois ou canadiens, ou bien n’appartenant pas au réseau et à la tradition du monde occidental. Un changement qu’embrasse le CCA, affirme sa directrice. « Il y a 40 ans, cette institution internationale qu’est le CCA est née en ayant comme premières archives celles d’Ernest Cormier, un architecte canadien, et nous continuons dans cette direction avec le dépôt récent du fonds Saucier + Perrotte. Mais nous venons aussi de recevoir un fonds d’archives de l’architecte argentin Amancio Williams. Nous voulons bien sûr sortir du modèle de l’architecte mâle, blanc et occidental… Nous travaillons donc avec des chercheurs qui sont basés en Afrique centrale et nous pourrions héberger des collections qui viennent de là-bas. Mais c’est délicat. Nous ne voulons pas répéter le modèle du musée colonialiste qui s’approprie la culture de l’autre. »

Pour multiplier les structures apparemment plus pauvres et plus expérimentales, pourrait-on s’inspirer du Young Architect Program qui, tous les ans, offre la cour du centre MoMA-PS1 à New York à un architecte émergent ? Sans doute, répond Giovanna Borasi. « Dans l’esprit des questions suscitées par la mouvance de Black Lives Matter, je réfléchis depuis quelque temps à l’inclusion de minorités, à des interventions qui donneraient de la visibilité à de jeunes architectes… Les institutions, tout comme les écoles, peuvent être des instruments d’exclusion. Je souhaite que cela change. » 

Le CCA se déconfine tout doucement

Même si le jardin du CCA est à nouveau ouvert au public depuis le 1er juillet, les salles d’exposition seront quant à elles accessibles au public à partir du 16 septembre. Le visiteur pourra y voir le troisième volet d’une présentation des archives de Gordon Matta-Clark (en prolongation) ainsi qu’une nouvelle exposition intitulée Les choses qui nous entourent : 51N4E et Rural Urban Framework, une présentation qui traitera « d’une écologie élargie de la pratique architecturale » dans les pays de l’Union européenne, mais aussi en Mongolie.


À voir en vidéo

Le musée ne suffit pas

Sous la direction de Giovanna Borasi, Albert Ferré, Francesco Garutti, Jayne Kelley et Mirko Zardini. Éditions CCA / Sternberg Press, 2019, 200 pages