Créer l’intimité sans la proximité

Sa voix à lui, Rafael Lozano-Hemmer l’utilise depuis plusieurs décennies pour réfléchir aux façons de rendre la société plus juste, d’éveiller les consciences. Par rapport au réchauffement planétaire, par exemple. «Revenir aux preuves est une chose que nous devons faire,
Photo: Adil Boukind Le Devoir Sa voix à lui, Rafael Lozano-Hemmer l’utilise depuis plusieurs décennies pour réfléchir aux façons de rendre la société plus juste, d’éveiller les consciences. Par rapport au réchauffement planétaire, par exemple. «Revenir aux preuves est une chose que nous devons faire, "pronto"», s’exclame l’artiste.

Se rapprocher, mais jusqu’où ? Se rapprocher, mais comment ? Se rapprocher, mais pourquoi ?

Rafael Lozano-Hemmer répond à toutes ces interrogations avec Cercanía, exposition et résidence de création qui regroupe plus d’une dizaine de ses œuvres. Parce que vient un moment où « les vidéoconférences sur Zoom et le cocooning ont fait leur temps, dit-il, le regard lourd de sens. Les gens veulent être dehors, se rencontrer, partager des espaces ».

Dans les 20 000 pieds carrés que lui offre l’Arsenal, l’artiste multimédia, qui travaille habituellement dans son studio du Plateau, est heureux comme un poisson dans l’eau. À la fin du parcours de l’exposition, il a installé un atelier où les visiteurs pourront les observer, lui et ses collègues, travailler. « Comme dans un aquarium », dit-il avec amusement.

En effet, Rafael L.-H. ne travaille pas seul. Son équipe compte des scientifiques, des programmeurs, des ingénieurs, des architectes, des designers. « C’est ce que j’adore de Montréal. Les nerds sont au pouvoir ! » dit le natif de Mexico, qui a fait des études en chimie. « Moi-même, je suis un scientifique… et un optimiste. »

Un scientifique optimiste ? Malgré toute la désinformation qui circule par les temps qui courent ? On devine son sourire derrière son couvre-virage. « Comme lorsque le président recommande de s’injecter du Lysol ? Ou lorsque Madonna se met à paniquer à propos des vaccins ? Oh, c’est brutal… Sérieusement, what the hell is going on ? C’est fâchant — mais aussi compréhensible. C’est le chaos et, dans certains pays, il n’y a pas de leadership. »

Malgré tout, assure-t-il, il est rempli d’espoir. « Bientôt, nous serons tous en train de nous donner des câlins à nouveau. »

En attendant, celui qui a été récompensé du Prix du Gouverneur général en 2015 propose aux visiteurs de se croiser autrement. Par jeu d’ombres, par superposition d’images de visages, par la captation des battements de leurs cœurs qui se répondent.

Interactive, immersive, Cercanía — qui signifie « proximité » en espagnol — n’est néanmoins pas exempte d’une part sombre. Bascule, sculpture symbolique dotée d’un métronome, rappelle par exemple l’effrayante fréquence des décès par armes à feu. La brutalité du monde. « Nous sommes dans la merde — d’une façon bien différente et bien pire que ne le disent les conspirations ridicules à la Bill Gates et à la 5G. Ça, ce sont des distractions. »

Toutes les voix du passé

« L’image de l’artiste seul devant sa toile, ça m’est très étranger, lance Rafael Lozano-Hemmer. Je suis davantage un metteur en scène, qui rassemble plusieurs personnes de talent. »

Justement, sa coordonnatrice de production, l’historienne de l’art Sarah Amarica, nous montre comment certaines œuvres du parcours « rendent hommage aux philosophes, aux poètes et aux génies littéraires ». Comment d’autres « créent l’intimité sans la proximité ».

« Mais avec une proximité symbolique, émotionnelle, esthétique », ajoute Rafael.

Prenons Champ d’atmosphonie, œuvre splendide composée de 2300 haut-parleurs diffusant des sons d’archives. Ceux de centaines d’oiseaux, répertoriés par la librairie d’ornithologie de Cornell. Ceux de centaines d’insectes, enregistrés par un laboratoire d’entomologie. Ceux de gouttes d’eau, de rires d’enfants, de douce brise, de feu, de bombes. Le résultat génère une vague vive d’émotions après ces mois de confinement.

L’installation est inspirée des travaux du mathématicien du XIXe siècle Charles Babbage, explique l’artiste. « Pour lui qui a inventé l’ordinateur, l’atmosphère était comme une vaste bibliothèque répertoriant toutes les voix du passé. J’adore cette idée d’échos et de fantômes. C’était notre tentative de visualiser le son… des milliers de sons présents dans l’air ambiant. J’y pense en termes de fontaine plutôt que de spectacle. Il n’y a ni début ni fin. Le changement est constant. »

Le changement sera aussi possible grâce aux collaborateurs invités qui emploieront certains éléments de ses créations pour en concevoir de nouvelles. Notamment, le musicien Patrick Watson qui utilisera à son tour les haut-parleurs pour donner corps à une œuvre chorale, maniant du matériel original, des voix humaines.

Sa voix à lui, Rafael Lozano-Hemmer l’utilise depuis plusieurs décennies pour réfléchir aux façons de rendre la société plus juste, d’éveiller les consciences. Par rapport au réchauffement planétaire, par exemple. « Revenir aux preuves est une chose que nous devons faire, pronto. Aplanir la courbe, nous l’avons compris pour la COVID. Maintenant, nous devons l’appliquer à la crise climatique. Écouter les scientifiques, les données qui ne mentent pas et employer ce langage pour se parer contre le désastre encore plus grand qui nous attend. »

Il fait une pause, s’excuse. « Je suis désolé, je parle du monde plutôt que de mon exposition. Pardon. »

Mais non. D’autant plus que les deux sont liés, non ? « C’est vrai. Vous savez, tous ces gens horribles qui déclarent “La pandémie a fait de moi une meilleure personne” ? Je suis devenu l’un d’eux. J’ai été forcé à prendre une pause, à réellement réfléchir sur la façon dont les artistes peuvent contribuer. »

Car, finalement, c’est l’art qui réunira les humains, croit-il. « C’est comme le feu de foyer. Peu importe ce qui arrive, les gens finissent par s’y rassembler. Parfois ils s’y brûlent, parfois ils y brûlent des livres. Mais le foyer, comme l’art, restera à jamais un lieu de partage, d’échange et de communication. »  


À voir en vidéo

Cercanía

De Rafael Lozano-Hemmer. À l’Arsenal, jusqu’au 27 septembre