Richard Contant, encadreur

Richard Contant a profité de l’accalmie pour mettre en ordre son local, réparer une armoire, faire des tablettes… Le téléphone vient cependant de se remettre à sonner, lui faisant croire que la reprise n’est pas loin.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Richard Contant a profité de l’accalmie pour mettre en ordre son local, réparer une armoire, faire des tablettes… Le téléphone vient cependant de se remettre à sonner, lui faisant croire que la reprise n’est pas loin.

Parler de culture en tant que secteur industriel peut faire grincer des dents ceux qui craignent que l’on réduise l’art à des colonnes de chiffres. Ceux-ci révèlent toutefois une réalité économique de poids : l’industrie culturelle emploie environ 178 000 travailleurs au Québec, générant des retombées annuelles de près de 9,4 milliards. Or, derrière chaque oeuvre s’active une armée de travailleurs de l’ombre dont le métier est aujourd’hui menacé par la crise sanitaire, travailleurs auxquels Le Devoir consacre une série.

« Je dis souvent à mes clients que tout le monde connaît Picasso, mais personne ne connaît son encadreur », commente d’entrée de jeu Richard Contant, heureux à l’idée que lumière soit faite sur son métier. Pas d’encadreur, pas de Picasso. À l’échelle contemporaine et québécoise, ça pourrait se traduire par « pas de Richard Contant, pas de Mathieu Beauséjour ».

L’homme est incapable de chiffrer avec précision le nombre d’artistes qui font appel à ses services. Une centaine, peut-être le double. Ajoutez les galeristes, les collectionneurs et même le Musée d’art contemporain de Montréal. En vingt ans sur le marché, sans publicité autre que le bouche-à-oreille, Richard Contant est devenu un de nos fins encadreurs, recherché, apprécié.

« Un jour, on m’a apporté un Botero, un grand tableau. Il valait sûrement un million et demi. Le collectionneur avait entendu parler de moi, est venu me voir. Depuis, il revient », raconte-t-il, afin d’évoquer le cas d’une prestigieuse œuvre passée entre ses mains.

On dit que l’art ne doit pas "matcher" avec votre sofa. Le cadre, lui, doit "matcher" avec l’oeuvre. La responsabilité n’est pas celle de celui qui part avec l’oeuvre, mais celle de celui qui fait l’encadrement.

 

Plus stressant ? « Non, répond-il. Il ne faut pas penser à la valeur de la pièce, c’est là qu’on peut se tromper. Un Riopelle sur papier, c’est une autre œuvre sur papier que je traite de la même façon. »

Quand il encadre une œuvre, le résultat qui compte à ses yeux n’est pas le cadre comme tel, mais l’œuvre. Et à quoi tient un bon encadrement ? À sa solidité, à sa finition « impeccable », sans poussière à l’intérieur, un système d’accrochage réfléchi, un passe-partout harmonieux, la juste couleur du cadre… « On dit que l’art ne doit pas matcher avec votre sofa. Le cadre, lui, doit matcher avec l’œuvre, résume-t-il. La responsabilité n’est pas celle de celui qui part avec l’œuvre, mais celle de celui qui fait l’encadrement. »

En temps de pandémie et d’arrêt total des activités, ce qui manque le plus à l’encadreur dans la soixantaine, au-delà de l’entrée d’argent, c’est le contact humain. « Des artistes sont mes amis. Quand un vient me voir, on prend un café, je demande des nouvelles de ses enfants, de la ferme qu’il possède… »

Le policier de l’encadrement

C’est par amour pour l’art que Richard Contant, alias Encadrement Naide D’Amico, est devenu encadreur. Le métier qu’il a adopté peu avant l’an 2000 s’est manifesté à force de collectionner. « Je m’intéressais à l’art, dit-il, j’achetais des œuvres à l’encan et je me suis mis à réparer leurs vieux cadres. L’encadreur avec qui je faisais affaire m’a donné des trucs, puis j’ai commencé à fabriquer des cadres pour moi, pour des amis, de la maison, avec peu d’outils et pas d’expérience. »

L’encadrement est sa deuxième carrière. De sa vie passée, l’ancien policier préfère ne pas parler. Il tient seulement à faire comprendre qu’on ne s’improvise pas encadreur. Lui, note-t-il, y est allé lentement. Il a même baptisé son entreprise du nom de sa femme — elle travaillait avec lui —, pour ne rien brusquer. Ce ne sont que six ans après le démarrage d’Encadrement Naide D’Amico qu’il s’est mis à vivre des œuvres qu’on lui confiait.

Il y a tant de choses à connaître. « Les techniques de muséologie, la finition du bois, la manipulation des œuvres, le simple besoin de se procurer les bons matériaux, les faire venir de New York », énumère Richard Contant, qui considère le temps comme sa meilleure école.

De nature autodidacte, le réputé encadreur a sinon appris de son amie Thérèse Dion, la galeriste décédée en 2007. « Elle m’a beaucoup conseillé sur les proportions, sur les médiums, sur les artistes », dit-il.

Depuis, Richard Contant s’est fait la main et l’œil, mais les défis quotidiens le poussent constamment à « inventer ». « Certains papiers, donne-t-il en exemple, sont fins, d’autres réagissent mal à l’eau. On ne peut pas utiliser toujours la même colle. Il faut s’adapter. »

Son service repose sur une relation de confiance plus que sur une expertise savante. Lui qui « ne détient pas la vérité » ne cherche pas à convaincre, surtout quand les artistes savent ce qu’ils veulent. Il lui arrive de donner des conseils, comme au sujet du verre à mettre devant l’œuvre. Quand celle-ci est appelée à voyager, un plexiglas moins protecteur des rayons UV, mais plus léger et solide, peut suffire.

Son gros défi, c’est le grand format — comme un bon Botero, disons. « Plus c’est grand, plus ça me plaît », commente-t-il. Mais sa spécialité, s’il en a une, reste l’œuvre sur papier, bien qu’il préfère confier la photographie à ses deux assistants.

Optimiste, malgré tout

Née à l’ombre de l’échangeur Turcot, l’entreprise Naide D’Amico a migré au nord de l’île, victime du chantier autoroutier. C’est de son atelier dans l’arrondissement Saint-Laurent que Richard Contant s’est confié.

Les temps, admet-il, sont durs. Depuis la mi-mars, il n’a reçu aucune commande. Les choses en cours ont été suspendues. Lui et ses employés se sont tournés vers la Prestation canadienne d’urgence.

La COVID-19 s’est pointée lors de la période la plus occupée, au moment où il faut préparer les œuvres pour la foire Papier, rendez-vous annuel d’avril. « [Le printemps], c’est peut-être 20 % de mon chiffre d’affaires. Il n’y a pas que la foire, il y a aussi toutes les autres expos qui continuent », signale-t-il.

Richard Contant a profité de l’accalmie pour mettre en ordre son local, réparer une armoire, faire des tablettes… Le téléphone vient cependant de se remettre à sonner, lui faisant croire que la reprise n’est pas loin. Optimiste, il sait qu’il ne chômera pas éternellement.

« Ça va prendre du temps, 2020 sera plus tranquille, mais ça ne s’arrêtera pas. Quand je vois ce qui se passe dans le milieu des piscines, je me dis que les gens continueront à dépenser. Ils veulent se faire plaisir. »