Au-delà de la mécanique des clichés

Julie Favreau, «This Thing», 2019
Photo: Betty Bogaert Julie Favreau, «This Thing», 2019

L’impact des nouvelles technologies et de l’IA (l’intelligence artificielle) sur les individus est un thème plein d’embûches et de clichés. Dans le grand public et même dans les médias, on répète inlassablement les mêmes idées réductrices ou hypothétiques. Ce n’est pas la première fois qu’on nous met en garde contre le fait que les représentations du monde risquent de nous plonger dans un monde d’illusions. C’est ce que Platon disait déjà dans ses écrits. L’exposition présentée ces jours-ci au Centre d’exposition de l’Université de Montréal évite heureusement les impasses que ce sujet semble proposer, se révélant d’une grande richesse intellectuelle.

La commissaire Aseman Sabet a travaillé avec le scientifique Jean-Christophe Bélisle-Pipon afin de développer un dialogue entre cinq artistes et cinq chercheurs en bioéthique. Le résultat est une passionnante expo où le propos, certes, vole un peu la vedette aux œuvres présentées, mais le spectateur qui prendra le temps de lire les divers textes de présentation des œuvres et les explications scientifiques très bien vulgarisées en apprendra beaucoup. À cet égard, on attendra avec grande impatience la publication du livre qui rassemblera les recherches des bioéthiciens.

À l’image de nos valeurs

Dans cette exposition, Laurence Devillers explique comment les êtres humains peuvent développer de l’empathie pour les machines, que nous « anthropomorphisons ». Mais elle souligne aussi comment nous aurons tendance à vouloir prêter à ces machines une forme d’empathie. Surprenant paradoxe qui voudra que l’on associe à la machine des qualités qui manquent à beaucoup d’êtres humains.

Le texte de présentation de l’œuvre de l’artiste Gregory Chatonsky remet en question la distinction entre l’être humain et la machine, tout comme le font le créateur Mat Chivers et la bioéthicienne Cansu Canca. Tout ce qui est vivant et qui compose l’environnement du vivant — comme l’IA — devrait être pensé dans un rapport de respect à la nature et à l’équilibre qu’elle incarne. Voilà un élargissement de point de vue qui n’est pas à négliger. La chercheuse Effy Vayena explique, quant à elle, comment la technologie qui accompagne nos vies au quotidien afin de nous permettre « d’obtenir le meilleur de nous-mêmes » — dans une forme de réalité augmentée — risque, entre autres, de nous amener à sacrifier le concept de vie privée.

La vidéo de Julie Favreau est parmi les bonnes œuvres de cette expo. Tout comme son texte de présentation rédigé par Aseman Sabet — comme tous les autres textes à propos des œuvres d’art. L’œuvre This Thing est une installation vidéo qui, comme son titre l’indique, met en scène une chose étrange qui semble accompagner une jeune femme dans son parcours dans la nature. Au début, de couleur chair, cette chose volante change de forme, passe par un stade où elle est à la fois phallique et invaginée, sorte d’incarnation du fantasme. Une image très révélatrice. Notre façon d’imaginer l’IA et les nouvelles technologies est ainsi bien figurée. Nous projetons nos désirs et nos rêves sur ces nouvelles inventions, car nous ne savons pas tout à fait de quoi il en retourne. Mais nous agissons ainsi parce que nous sentons aussi que les technologies sont bien moins soumises à des règles internes absolues et qu’elles sont avant tout incarnation, projection de nos rêves et de nos cauchemars.

 
Photo: Betty Bogaert Clément de Gaulejac, «AI Solves Problems but It Doesn't Have Any», 2019

Il faudra aussi se pencher sur les œuvres de Clément de Gaulejac et de Sandra Volny et sur les textes des autres bioéthiciens, tous passionnants. Pour Aseman Sabet, cette exposition nous amène même à réfléchir aux conséquences du développement de l’IA sur notre vie au quotidien dans le milieu artistique et dans certains quartiers de Montréal où croissent bien des compagnies travaillant au développement de ces nouvelles technologies. Ces compagnies ont de réelles répercussions, ne serait-ce que sur le prix des locaux et des loyers.

« Ces questions sont fertiles et ont des résonances plurielles, parfois plus politiques ou sociologiques. Parmi elles, une qui me semble implicite, et pourtant incontournable, fait référence au développement actuel de l’IA à Montréal, dans un contexte d’expansion corporative et immobilière qui fragilise les ateliers d’artistes, en particulier dans le quartier Mile-Ex. Ce déploiement rapide de l’IA a un impact réel sur la santé de la communauté artistique, entendue comme un corps collectif, et j’espère que cette exposition offrira parallèlement l’occasion de rappeler l’urgence d’agir pour voir les promesses municipales aller de l’avant pendant qu’il en est encore temps. »

Voici donc une expo qui insufflera beaucoup d’intelligence — humaine — dans ce domaine de réflexion aux multiples facettes.

Penser la contre-monumentalité avec les Entrepreneurs du commun

L’art public à but mémoriel a la vie dure, constatait dernièrement un colloque de Culture Montréal. Le sujet est dans la mire des Entrepreneurs du commun depuis 2015, ce dont ils rendent compte ces jours-ci dans la publication Monument aux victimes de la liberté. Le collectif né pendant la controverse entourant le projet de Monument aux victimes de la liberté — lancé à Ottawa sous la gouverne de Stephen Harper avec le soutien d’un groupe privé — allie les voix de chercheurs, de commissaires et d’artistes voulant débusquer dans les monuments commémoratifs ses biais idéologiques.

Contre l’équation sommaire posée entre communisme et répression, et par extension entre capitalisme et liberté, le collectif a stimulé des réflexions sous la forme d’expositions, d’un symposium et d’une marche urbaine que l’ouvrage recense méthodiquement. Il y a, ouvrant l’imaginaire du contre-monument, les propositions artistiques, des maquettes pour un monument aux victimes de la liberté, en guise de réponse au projet officiel.

La contre-monumentalité doit aussi faire l’objet d’un regard critique, précise toutefois l’essayiste Andrew Herscher, un des collaborateurs. Érik Bordeleau rappelle quant à lui que l’enjeu premier du collectif était de s’interroger sur l’« être en commun » en cette ère néolibérale où le communisme continue d’être diabolisé. Lancement le 24 octobre au centre Clark à Montréal.
 

Les Entrepreneurs du commun Monuments aux victimes de la liberté

Galerie UQO et AXENÉO7, Gatineau, 2019, 256 pages

Marie-Ève Charron

 

Les nouveaux états d’être

Sous le commissariat d’Aseman Sabet et la direction scientifique de Jean-Christophe Bélisle-Pipon. Au Centre d’exposition de l’Université de Montréal jusqu’au 14 décembre.