Le corps, au-delà des images

Miguel Angel Ríos, «Piedras Blancas», vue d’exposition, OPTICA, Montréal, 2019
Photo: Jean-Michael Seminaro Miguel Angel Ríos, «Piedras Blancas», vue d’exposition, OPTICA, Montréal, 2019

Dans leur (re)définition de l’image, la biennale Momenta et sa commissaire invitée, María Wills Londoño, ne proposent rien de précis ni… de définitif, si on peut dire. Tout est image, le 2D comme le 3D, la vieille photo traditionnelle comme l’installation la plus hétéroclite.

Déjà que le monde de l’art contemporain exclut le terme « photo » de la plupart de ses canaux (du centre Vox à la revue Ciel variable, pour ne citer qu’eux), voilà maintenant que le mot « image » ne signifie plus rien, tant il est inclusif. Si tout art fait image, pourquoi s’en tenir à ce vocable ? Momenta ne devrait-il tout simplement pas être « la biennale de Montréal » ?

 

Passé ce hic langagier, la deuxième édition de Momenta — Biennale de l’image, sur le thème « La vie des choses », ravit. Choisies selon quatre sous-thèmes, bien que non réparties aussi distinctement dans les treize lieux d’exposition (y compris des rues du Mile-End), les œuvres donnent corps avec éclat à l’idée que nous sommes une civilisation matérielle.

Attendu et évident constat : les objets sont partout. Au point où la fétichisation et l’hyperdesign deviennent redondants. Bien que cynique, l’autel dressé par Hannah Doerksen au Centre Clark perd en intérêt, d’autant que c’est fait sur le signe de l’abondance. L’objet est certes une image de notre consumérisme dévergondé, mais un tel art contribue davantage à entretenir cette vision qu’à la dénoncer, même en adoptant le recyclage.

Des choses de corps

Le corps humain, autre motif récurrent de cette édition, semble ouvrir des perspectives plus variées et plus complexes. Le sous-thème « Êtres chosifiés ou objets humanisés » donne l’occasion d’inclure une vaste sélection de pratiques. On peut passer d’une relecture de la photographie documentaire, comme le propose Alinka Echeverria — l’expo Simulacres, au Musée des beaux-arts —, à de puissantes métaphores sociales, comme le sont les courtes vidéos de Francis Alÿs (Musée d’art contemporain) ou de Miguel Angel Ríos (Optica).

L’œuvre Piedras blancas de ce dernier est parmi les plus puissantes de toute la biennale. Alliant un ludisme bon enfant et un montage sophistiqué, Miguel Angel Ríos fait d’une cavalcade de pierres blanches une satire politique. On peut voir, dans cette course sans fin, un troupeau ou une foule en fuite, alors que la migration des populations demeure un enjeu planétaire. Le paysage est rugueux, accidenté, et ce n’est pas sans raison que des pierres finissent par éclater.

Politisée, l’exposition Libertad, au centre Dazibao, l’est, mais tout en nuances. Ici, le corps féminin est au cœur des œuvres de trois artistes qui proposent d’aller au-delà de l’image, du stéréotype de la femme-objet. Dans la série photo Ellas, Karen Paulina Biswell met en scène des femmes à la posture attirante et assumée. La revendication féministe de Libertad, titre évocateur tiré de la vidéo éponyme de Laura Huertas Millán, où l’artiste donne la parole à des artisans, repose sur la figure historique d’Ana Mendieta, décédée en 1985.

Les thèmes de la violence et de l’imposition du silence que Mendieta aborde dans ses films, transférés sur support numérique, demeurent d’actualité dans l’art, comme chez Rebecca Belmore, par exemple. Dazibao fait résonner ensemble trois univers distincts et permet des coïncidences heureuses, tel que le dévoilement d’identités que Millán et Mendieta proposent de leurs personnages jusque-là camouflés.

Se jouer des apparences et des clichés, c’est aussi ce que fait Jonathas de Andrade. Son expo Contre-récits et autres constructions fallacieuses, à la galerie Leonard et Bina Ellen de l’Université Concordia, tourne surtout autour d’une immense installation en images et en mots dénonçant le racisme au Brésil. C’est par contre la vidéo O Peixe qui vaut le déplacement.

Sur son bateau motorisé, l’artiste traque des pêcheurs qui, eux, sur des barques rudimentaires, cherchent le poisson. Le rituel que Jonathas de Andrade met en scène, et invente, fait des pêcheurs et de leurs proies des objets de fascination pour un anthropologue en quête d’exotisme. Bien que critique, O Peixe n’est pas exempt de poésie avec ces scènes, entre vie et mort, où homme et poisson font corps ensemble.

Sauf erreur, il y avait longtemps que Momenta (ou avant le Mois de la photo) n’avait occupé la rue. Le retour cette année, avec une série photographique d’Izumi Miyazaki, est fort bienvenu. Un pied dans l’autoportrait sensuel, un autre dans le collage dada, l’artiste se place dans des situations où beauté et horreur se confondent.

Dans cette audacieuse proposition pour l’espace public, qu’on aurait davantage vue dans Instagram, Miyazaki peut faire de sa langue un sushi. De sa joue coulent moutarde et ketchup (ensemble, idéal pour le hot-dog). Elle se reproduit aussi, sur le bitume d’une rue, en plusieurs petites Japonaises. Momenta joue le jeu jusqu’au bout et propose le parcours #TrouvezIzumi dans différents secteurs huppés du Mile-End.

 

La vie des choses

Momenta, la biennale de l’image. Divers lieux, jusqu’au 13 octobre, pour la plupart des expositions