«Prince·sse·s des villes»: l’Occident en périphérie

Doktor Karayom, «Isla Inip» (2019) oeuvre dans laquelle l'artiste met en scène le corps du poète José Rizal qui lutta pour l'indépendance des Philippines.
Photo: Aurélien Mole Doktor Karayom, «Isla Inip» (2019) oeuvre dans laquelle l'artiste met en scène le corps du poète José Rizal qui lutta pour l'indépendance des Philippines.

Notre époque parle beaucoup de remettre en question les canons esthétiques dominants afin de consacrer plus de place aux femmes artistes, aux minorités culturelles, aux artistes hors du marché — clinquant — de l’art actuel. Il y aurait des leçons à retenir entre autres des études postcoloniales. Que de belles intentions ! Mais il faut bien se rendre à l’évidence. Rares sont les musées importants en Occident à donner une visibilité à la création réalisée en dehors de l’Occident, sinon par le prisme de la culture européocentriste, culture que l’on pourrait qualifier de « blanche ».

Il y a près de 90 ans, en 1920, dans Le bulletin de la vie artistique, dans une série d’entrevues, le critique d’art Félix Fénéon interpellait vingt personnalités pour discuter de l’absence des arts dits « primitifs » ou « nègres » dans les musées d’art. Ces arts, que Fénéon qualifiait simplement de « lointains », avaient-ils leur place au Louvre ? Depuis, en 2006, le Musée du Quai Branly, à Paris, a ouvert ses portes pour accueillir, hors du Louvre, les collections des civilisations non européennes. Les choses ont-elles vraiment changé ? Fénéon fait d’ailleurs l’objet d’une exposition au Quai Branly, expo qui viendra au MoMA, à New York, l’an prochain, ce qui permettra certainement de réfléchir encore à ces questions.

Des villes effervescentes

Ces jours-ci, au Palais de Tokyo, le commissaire Hugo Vitrani et son commissaire associé, Fabien Danesi, ont décidé d’explorer l’art de cinq villes n’appartenant pas au circuit habituel de l’art contemporain, cinq villes culturellement grouillantes et qui malheureusement passent souvent sous le radar de nos médias. Ne croit-on pas pourtant que nous sommes à l’ère de la circulation de l’information ? Que se passe-t-il sur la scène culturelle à Dacca, Lagos, Manille, Mexico et Téhéran, villes qui comptent chacune entre 15 et 25 millions d’habitants ? Avant d’avoir vu cette exposition, on aurait eu bien du mal à répondre à cette question.

Pourtant, on croyait être de ceux qui sont informés sur l’art contemporain. En fait, des artistes présentés dans cette expo, on n’en connaissait… aucun ! Sont-ils tous bons ? Non. Marqueront-ils l’histoire de l’art ? Probablement pas, l’histoire de l’art étant celle des nations dominantes. Mais plusieurs ont déjà leur place dans l’histoire de leur pays et tant pis pour nous si nous ne sommes pas capables d’écrire une histoire de l’art inclusive.

Voilà une expo qui ne souhaite d’ailleurs pas tomber dans les ornières des idées habituelles sur l’« ailleurs ». Même si cet art est produit dans des mégalopoles, des « archi-villes rhizomatiques », Prince.sse.s des villes n’est pas une exposition qui prend pour thème ces villes. Cette expo se définit plutôt beaucoup par ce qu’elle remet en question… « Elle n’est pas non plus une exposition sur la mondialisation ni sur les modernités artistiques non occidentales », précise-t-on. Elle tente ainsi d’éviter les exotismes et cette idée galvaudée d’une universalité de la création ou même la notion d’appropriation si répandue de nos jours.

Que reste-t-il alors ? Une expo plutôt expérimentale dans son choix d’artistes et d’œuvres, mais aussi dans sa présentation — des espaces ouverts, mise en scène due à l’architecte Olivier Goethals. Les limites entre œuvres et artistes y semblent souvent poreuses, pour ne pas dire floues. Pour signaler l’effervescence de ces scènes artistiques, les commissaires ont de plus éparpillé les œuvres de plusieurs artistes un peu partout dans le parcours. C’est le cas des structures hybrides de l’artiste d’origine mexicaine Fernando Palma Rodriguez (un des plus connus du groupe, ayant déjà exposé au MoMA PS1 à New York), œuvres faites de métal, mais aussi de circuits électroniques. Voilà une expo tentaculaire à l’image des villes interpellées, une expo qui n’en finit plus, avec la présence de plus de cinquante artistes.

 
Photo: Marc Domage Leeroy New, «Aliens of Manila: Balete Colony», 2019

On y trouve des œuvres très critiques des gouvernements, comme cette vidéo intitulée This Is Nigeria de Falz, artiste qui dénonce la corruption dans son pays. Dans la vidéo silencieuse Listen, l’Iranienne Newsha Tavakolian donne à voir des chanteuses lors de prestations individuelles dans un pays qui leur interdit de le faire publiquement ou d’enregistrer leurs chansons. Des artistes regroupés sous le nom de Britto Arts Trust y défendent leur culture. Ayant formé le premier espace d’artistes autogéré à Dacca, cette association tente de préserver les motifs décoratifs artisanaux et traditionnels qui décoraient encore récemment tous les célèbres rickshaws, « cyclopousses » qui peuplent la ville. Et la liste des artistes pertinents ne s’arrête pas là. Nous pourrions parler des sculptures en bois d’Amir Kamand ou de l’intense peinture de Farrokh Mahdavi…

 
Photo: Aurélien Mole Amir Kamand, «Untitled», 2019

Quelles leçons alors retenir de cette expo présentée par deux commissaires blancs et européens ? Que nous ne sommes plus à l’époque où nous pouvions espérer trouver « l’autre », un autre qui nous aurait permis de croire que nous pouvons fuir ou tout au moins renouveler notre culture occidentale. Les illusions de l’époque de Gauguin ou de Picasso sont bel et bien révolues. Cette expo ne nous montre pas souvent des œuvres différentes de l’art occidental. Nous avons plutôt eu le sentiment de retrouver des façons de faire et des approches que les artistes vivants en Occident auraient très bien pu soutenir.

Mais voilà tout de même une expo qui permet de remettre en question des idées sur l’Occident progressiste s’opposant au reste de la planète, un tiers-monde attendant les lumières du progrès… Les commissaires insistent : la scène queer à Mexico où à Dacca se porte assez bien. L’artiste nigérien Kadara Enyeasi, qui s’est fait connaître pour ses nus masculins tabous dans un pays très religieux et qui travaille sur les identités sexuelles avec des images défiant l’hétéronormativité, en est un exemple. L’Occident n’est pas seul à vouloir penser autrement. Et nous ne sommes pas nécessairement les leaders de ces changements.

 

Prince·sse·s des villes

Au Palais de Tokyo, à Paris,
jusqu’au 8 septembre