MUTEK, l’agent de changement

Le noyau dur de MUTEK: Alain Mongeau, Patti Schmidt et Vincent Lemieux
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le noyau dur de MUTEK: Alain Mongeau, Patti Schmidt et Vincent Lemieux

Ils seront nombreux à célébrer la 20e édition du festival MUTEK, qui débute le 20 août prochain : Akufen, Guillaume The Coutu Dumonts, Tim Hecker, Champion, Stephen Beaupré, Deadbeat, The Mole, Mightykat, Mike Shannon, pas tous à l’affiche anniversaire, mais ayant tous vu leur carrière s’envoler sous l’impulsion de cet événement visionnaire qui a contribué à faire de Montréal un des foyers de la création numérique mondiale. Regard sur les retombées d’un festival qui n’a rien perdu de sa pertinence.

« Personnellement, sans MUTEK, je n’existerais pas », affirme spontanément Scott Monteith, alias Deadbeat, qui était à l’affiche de la toute première édition du festival, en 2000. « Je m’en souviens clairement, c’était un jeudi, à 15 h, juste à l’extérieur du [défunt café-bistro] Laïka, avec Akufen et Martin Dumais [Les Jardiniers, Aum] pour le lancement de l’étiquette Hautec. Mon tout premier show live à vie ! »

« Sans MUTEK, ajoute Monteith, il n’y aurait probablement pas d’Akufen, pas de Tim Hecker, ni tous les autres amis musiciens. C’est absolument incroyable, l’impact que cet événement a eu sur le développement de nos carrières. Et, avec tous les autres festivals qui ont tenté de faire leur place au cours des dernières années, c’est tout aussi incroyable que MUTEK soit encore là, toujours aussi à l’avant-garde et curieux. Pendant vingt ans, le festival a gardé le cap tout en résistant à ces commanditaires majeurs qui ont transformé [l’âme] de plein d’autres festivals du genre. »

L’une des forces du festival, c’est le réseau de contacts qu’il s’est bâti au fil des ans, des amitiés qui se sont développées et qui, aujourd’hui encore, profitent aux artistes émergents, estime le compositeur Guillaume Coutu-Dumont, qui présentera le 25 août la première de son nouveau projet baptisé Auflassen. « La première tournée que j’ai faite en Europe, c’est grâce à MUTEK. »

« Je pense que MUTEK a été un tremplin pour l’ensemble des carrières des artistes locaux, estime Marc Leclair, contacté à Berlin pendant sa tournée européenne. Et je ne parle pas uniquement des artistes montréalais, les Canadiens aussi : Deadbeat, Mathiew Jonson, Mike Shannon, tous ces gens-là. » Le concert gratuit que donnera Leclair le 22 août sera l’un des moments forts des célébrations du 20e anniversaire de MUTEK ; Akufen est sans doute le projet le plus associé à MUTEK et à la scène électronique d’avant-garde montréalaise grâce à l’album My Way qu’il a lancé en 2002, considéré comme un classique du house minimaliste — ou, pour être plus pointilleux, de ce qu’on a aussi appelé le micro-house et le click-house.

« Chaque année, on fait toujours un clin d’œil aux éditions passées, explique Alain Mongeau, fondateur et directeur général du festival. Ça fait déjà deux ans que je me dis qu’il faut qu’on travaille sur ce 20e, avec l’idée de le souligner par un gros coup. Et puis, quelque part, la meilleure manière de le célébrer, c’est en continuant de faire notre travail… mais peut-être en investissant un peu plus d’émotions dedans. »

Bonne fête

« Je me disais que le 20e anniversaire était important, mais après, en discutant avec les gens autour de moi, on me disait : “Ah ! 25 ans, c’est encore plus important !”» raconte en riant Alain Mongeau, fondateur et directeur général de MUTEK.

Quelque part, si on porte un regard rétrospectif sur nos vingt dernières années, on peut dire qu’on a été des précurseurs  

En vérité, le 20e anniversaire est tout aussi important que le seront les suivants. En cette année du 50e de Woodstock, on tient un peu pour acquis les anniversaires des grands rassemblements de musique « pré-électronique », rock, jazz, folk, etc. Or, souligner le 20e d’un festival consacré aux musiques électroniques de pointe est, ici comme en Europe, quelque chose d’inédit sur cette scène relativement jeune et longtemps restée dans l’underground.

Ainsi, les deux décennies du défrichage musical accompli par MUTEK sont d’autant plus méritoires qu’à l’origine peu de gens croyaient au concept d’un tel événement : « Je me rappelle qu’au début, ceux qu’on tentait de convaincre de nous appuyer dans notre projet avaient cette perception, par ailleurs assez répandue à l’époque, que la musique électronique allait être un phénomène passager », dit Mongeau.

En 2000, la musique électronique était déjà enracinée dans la vie nocturne montréalaise ; le phénomène des raves s’essoufflait, récupéré par des producteurs d’événements à gros budget et les promoteurs d’after-hours, et le son lui-même était devenu une occasion d’affaires pour l’industrie musicale. « Notre idée était de doter un nouveau champ de pratique artistique d’un événement un peu plus sérieux et professionnel, dit le directeur général. Donner ses lettres de noblesse à une forme de pratique artistique peu considérée, la musique électronique, qui est aujourd’hui partout, comme la création numérique. Notre but était de raviver la flamme de la création électronique en nous concentrant sur la démarche artistique plutôt que sur les côtés festif et commercial. Quelque part, si on porte un regard rétrospectif sur nos vingt dernières années, on peut dire qu’on a été des précurseurs. »

La tribu

Précurseurs et fédérateurs. La première édition de MUTEK a mis en scène le travail de compositeurs à la fine pointe de la création électronique et donné une tribune aux musiciens locaux. « Pour ceux qui s’intéressaient à la musique électronique de pointe en Amérique, il ne se passait pas grand-chose à l’époque, rappelle Alain Mongeau. Nous, on avait positionné MUTEK comme un événement unique en Amérique du Nord. Le public arrivait de partout, et c’est encore le cas aujourd’hui — 50 % de nos festivaliers viennent de l’extérieur. Ça a mis un projecteur sur Montréal, les gens pensaient qu’il s’y passait quelque chose. »

Deux ans à peine après l’édition inaugurale, Montréal est devenue l’épicentre américain de la house et de la techno minimalistes et expérimentales, inspirées par les pratiques des musiciens allemands tels que Thomas Brinkman et Frank Bretschneider, tous deux à l’affiche de cette première édition. « Au début, MUTEK, c’était beaucoup ça, cette esthétique allemande, minimale et expérimentale », estime Vincent Lemieux, DJ, compositeur au sein du duo Flabbergast (avec Guillaume Coutu-Dumont) et coprogrammateur du festival. « On en a souffert un peu — on n’a pas été exactement accueillis à bras ouverts [par une partie de la scène montréalaise], se rappelle Lemieux. Beaucoup de gens doutaient de MUTEK parce qu’ils trouvaient qu’on était des “gratteux de mentons”, des gens trop intellos. On choisissait d’abord d’inviter les artistes qu’on appréciait, qui nous influençaient à cette époque, les Pole, Monolake [qui offrira le concert d’ouverture à la pyramide PY1 le 20 août], les gens des étiquettes Perlon et Raster-Noton. Les années suivantes ont démontré que ce n’était pas ça, notre intention de base. »

L’exil, la suite

Vers la fin des fastes années 2000 sur la scène montréalaise, une partie de la tribu de musiciens d’ailleurs au pays, que MUTEK avait attirés à Montréal quelques années plus tôt, a émigré à Berlin, forçant le festival à s’ouvrir à d’autres créateurs et à d’autres tendances musicales que ce son minimaliste qui avait fait sa renommée. « Je me souviens qu’au 10e anniversaire, on avait un peu moins le goût à la fête », admet Alain Mongeau.

Le plus important coup de barre que la direction du festival a alors réussi fut d’intégrer à son équipe de programmation Patti Schmidt, ex-animatrice et conceptrice de l’émission phare des musiques de pointe à la CBC Brave New Waves, de 1995 à 2006. En plus d’avoir contribué à élargir l’horizon sonore du festival, elle a aussi travaillé au développement des nouveaux volets de l’événement, tels que MUTEK_IMG, présenté comme « un forum sur les pratiques actuelles de la création numérique réunissant artistes indépendants et créatifs œuvrant dans l’industrie du numérique » et qui, aujourd’hui, représente la moitié des 250 professionnels du milieu invités durant le festival.

« Je suis particulièrement fière du programme MUTEK_IMG, qui touche aux questions d’éthique, de conscience sociale et qui aborde aussi des questions de politique, commente Schmidt. Le festival n’est plus aujourd’hui que des sensations, des lumières qui brillent et des projections cool. Nous avons mis quelques années à réfléchir au programme MUTEK_IMG, et au festival lui-même, en soulevant des questions comme “à quoi sert un festival ?”, “est-ce seulement une machine à provoquer des sensations ou une manière de réfléchir au rôle de la communauté des musiques électroniques ?”. On peut voir cette scène de façon dichotomique : d’un côté, sa culture du VIP et de la jet-set, et de l’autre, une communauté incroyablement engagée au sein de laquelle la communauté LGBTQ2S est forte, où on se questionne sur la notion du « safe space ». Il y a toujours eu cette étrange tension entre les deux aspects de la scène électronique à propos de laquelle on doit avoir une conversation. »

Avec Patti Schmidt dans son équipe, MUTEK donne l’exemple en ce qui a trait à la représentation des femmes dans sa programmation — elles constituent 23 % de l’affiche, et 17 % additionnels en considérant les groupes qui comptent au moins une femme en leur sein, selon les données récemment compilées par Radio-Canada.ca. MUTEK est également le seul festival au Québec à s’être associé au mouvement international Keychange, qui vise la parité dans sa programmation d’ici 2022.

Solidifié par les éditions internationales de MUTEK (à Mexico, San Francisco, Tokyo, Barcelone, Buenos Aires et Dubaï), le vaste réseau de contacts qui a tant fait pour les carrières des représentants de la première vague de créateurs québécois et canadiens sert aujourd’hui les artistes de la relève en musique électronique d’avant-garde, une relève de plus en plus féminine, comme la compositrice et DJ Gene Tellem qui, après le concert qu’elle donnera le 24 août, ira pour la première fois à la rencontre du public brésilien en septembre.