Michel Dompierre, révélateur du Bas-Saint-Laurent

Une des nombreuses vues du fleuve signée Michel Dompierre.
Photo: BAnQ Rimouski Une des nombreuses vues du fleuve signée Michel Dompierre.

« En photographie, les vacances, ça n’existe pas ! » me dit Michel Dompierre au bout du fil. Bien que le photographe soit blessé au dos, et donc plus aussi mobile qu’il le voudrait, son oeil agile reste attaché au Rocher-Blanc, à la Pointe-aux-Anglais, aux différents pays du Saint-Laurent dans lesquels il ne cesse, depuis plus de quarante ans, de retremper son quotidien. À vélo, à pied, en auto, il part encore et toujours photographier, sans se lasser, même s’il a délaissé les projets d’envergure.

Les Archives nationales du Québec ont fait savoir, il y a quelques jours, qu’elles avaient acquis 8000 photographies de Dompierre. « Il reste encore à classer, à identifier, tout n’est pas encore terminé pour BAnQ », dit-il en entrevue. Ces images léguées à la collectivité datent de 1975 à 2008. Elles s’attachent, pour l’essentiel, à la vie dans le Bas-Saint-Laurent. « J’avais peur qu’il arrive quelque chose à mes photos, de perdre tout. C’est tout ce que je laisse. Et personne, dans mon entourage, ne peut conserver tout ça et s’en occuper. En même temps, très honnêtement, j’ai toujours pensé que ces photographies appartenaient d’abord à la société. »

Michel Dompierre a réalisé plusieurs livres sur les municipalités de son pays d’adoption. Il a travaillé un peu comme photographe commercial. « J’ai fait des photos d’entreprises pendant six ans, pour Air Transat, pour quelques autres aussi. Je pense qu’on aimait surtout le côté humaniste de mes photos. »

Dompierre a aussi été le photographe officiel de Richard Desjardins. Il a suivi le poète-chanteur, dit-il, « pendant presque toute sa carrière ». À propos de l’oeuvre de son photographe, Desjardins écrira : « Sans autre mise en scène que celle offerte par la vie de tous les jours, ses clichés captent en une seule image l’entière existence d’un être ou l’aventure particulière d’une communauté. Un grand mariage entre la saga sociologique et la géographie où elle se déroule. Toujours en grande beauté formelle. Il faut une patience colossale pour en arriver à ce résultat qui sera admiré à toujours. »

L’empreinte Karsh

Tout commence à Hull. « On m’avait invité, à 17 ans, à visiter une chambre noire. Ce fut, au sens fort, une révélation ! De matériaux nobles, comme des sels d’argent et du papier, jaillissaient des images, grâce à des chimies ! J’étais envoûté. C’était pour moi de l’alchimie. Je me suis installé un laboratoire dans ma chambre, chez mes parents. Mon agrandisseur, un Kodak, était énorme. Pendant des heures, j’occupais la salle de bains ! » Dans le mot « magie », dira-t-il, on trouve l’anagramme du mot « image ».

Né en 1945, d’abord journaliste pour Radio-Canada, Michel Dompierre travaille un temps, dans le cadre d’une émission, au célèbre Château Laurier. « Dans l’ascenseur, à l’hôtel, je croisais souvent Yousuf Karsh. Il y avait son studio. » Même si son travail a peu à voir avec celui du célèbre portraitiste, il place volontiers celui-ci au nombre de ses maîtres. « Une fois, je l’ai vu sortir de l’ONF [Office national du film] avec un grand portrait de la reine sous le bras. Ça aurait fait une image formidable. Il faisait souvent ses courses au marché By. Je lui avais demandé si je pouvais le photographier, mais je n’ai jamais osé le faire. »

J’ai toujours pensé que ces photographies appartenaient d’abord à la société

Michel Dompierre quitte le journalisme, sans trop s’éloigner de la photographie, pour devenir, en 1984, directeur des communications de la ministre Monique Vézina. « J’habitais Ottawa. J’étais bilingue. Elle ne l’était pas. C’est elle qui m’avait demandé. Elle était très axée sur le social. Ça m’allait. » L’heure est au « beau risque ». René Lévesque accepte la main tendue du conservateur Brian Mulroney. L’aventure ne durera pas. Pour Michel Dompierre, ce sera un retour, pour de bon, dans les bras de la photographie.

Le Bas-Saint-Laurent

Il a réalisé, dans les années 1980, un livre sur l’Ontario. Dans OVO, peut-être la plus célèbre revue de photographie d’ici, Michel Dompierre va à l’occasion publier. « J’avais des contacts avec eux, de temps à autre. Mais je vivais désormais dans le Bas-Saint-Laurent. Je me suis alors mis à documenter la vie là-bas, de La Pocatière à Routhierville. »

Attaché d’abord à la tradition humaniste en photographie, à l’exemple d’un Henri Cartier-Bresson, il photographie le forgeron de Trois-Pistoles ou encore la première femme électricienne de Mont-Joli. À l’étranger, en Afrique comme en Amérique du Sud, il s’emploie à fixer ces mêmes traces de vie dans la simplicité du quotidien.

Photo: BAnQ Rimouski Le forgeron Bérubé. Forge de Trois-Pistoles

Comment vivre à titre de photographe ? Depuis son pays de Rimouski, il se lance dans la production de livres financés par les municipalités. « Avec ces livres promotionnels sur des municipalités et des MRC, je devais quitter la photographie de rue, plus politique. Je devais tomber dans quelque chose qui n’était pas plus superficiel — ce n’est pas le bon mot —, mais qui demandait en tout cas moins d’implication. »

Il va réaliser six livres du genre. « Ces livres ont peu circulé en dehors des municipalités qui les ont financés. Je choisissais une ville, ou une région. Puis le livre était payé par les entreprises locales. On les laissait financer tout ça sur trois ans, pour ne pas les étouffer. Je n’ai jamais touché une subvention de l’État pour faire ça. Pour les entreprises, c’était comme une redevance sociale. Je choisissais un écrivain pour les textes, par exemple Madeleine Gagnon ou Victor-Lévy Beaulieu. J’avais carte blanche. »

Couleurs

Tout le drame de l’écriture photographique en noir et blanc de ses commencements a vite cédé le pas à la fulgurance de la couleur, devenue un sujet en elle-même. Longtemps un inconditionnel de la Kodachrome, Dompierre a gardé de cette pellicule mythique un grand appétit pour la couleur saturée, dense, pleine d’éclat.

Photo: BAnQ Rimouski Têtes en fleurs, Rolande Beaupré et Aimé Parent, 2007

À travers sa photographie, depuis tant d’années, qu’est-ce que Michel Dompierre a souhaité communiquer ? « Honnêtement, je ne saurais pas vous dire ce qui me pousse à photographier. La lumière, la qualité de la lumière, sans doute. » Avec le temps, son attention s’est fixée en priorité sur les paysages. « Des paysages habités », précise-t-il. Les oies blanches, les ciels rouges devant lesquels défilent des ombres humaines, l’eau bleue, le vert des herbes folles… « J’ai toujours détesté les couchers de soleil. Et là, j’en fais. J’ai réalisé qu’il y a des ciels différents des autres. Que quelque chose vaut la peine de les figer dans le temps. »