Une Biennale de Venise inclusive, décentrée et hétérogène

Laure Prouvost, «Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre», pavillon de la France
Photo: Giacomo Cosua Laure Prouvost, «Deep See Blue Surrounding You / Vois ce bleu profond te fondre», pavillon de la France

Encore cette année, la Biennale deVenise donne l’occasion de repenser le terreau idéologique qui l’a vue naître à la fin du XIXe siècle, d’après le modèle colonialiste et moderniste des expositions universelles. En complément de l’exposition de groupe thématique, menée par le commissaire Ralph Rugoff, la 58e Biennale présente 90 pavillons nationaux, dépassant le record de 89 établi en 2011 et en 2015. Contre l’eurocentrisme de ses premiers jours, la plus ancienne des biennales d’art ne renonce pas à la représentation par États qui fait sa caractéristique si notable, mais tend plutôt à en multiplier le nombre.

En faveur de l’inclusion, du décentrement et de l’hétérogénéité, ce parti pris prend forme dans la Sérénissime, elle-même façonnée par le post-capitalisme : tourisme de masse, présence marquée de réfugiés africains, montée des eaux menaçant la lagune indiquent que tout ne tourne pas rond. Sombre constat partagé par les artistes en visite qui, d’un pavillon à l’autre, appellent avec leurs oeuvres à des prises de conscience critiques dont beaucoup, sans être alarmistes, portent sur les déplacements (migrants, tourisme) et les transitions (de régimes politiques ou économiques, de conflits).

Photo: Elena Subach et Vyacheslav Polyakov «The Shadow of Dream Cast Upon Giardini Della Biennale», pavillon de l’Ukraine

Les pavillons font voyager et d’autres regardent l’événement qu’est la Biennale, un exercice de réflexivité que l’Ukraine a poussé avec une proposition hautement conceptuelle en suggérant de faire voler au-dessus des Giardini, site central, l’unique AN-225 Mriya (« rêve » en ukrainien), le plus gros avion du monde et fierté nationale héritée de l’ère soviétique. Contre la logique célébrationelle et compétitive de l’événement — de Venise définissant les canons de l’art contemporain, un art souvent monumental —, c’est la liste de tous leurs artistes autoproclamés qui figure dans le pavillon. En refusant d’exclure quiconque, l’Ukraine met en doute la possibilité de faire son propre récit, consensuel, de l’art contemporain. Quel mythe situer à ses origines, depuis l’indépendance ? La légende voulant que l’avion ait jeté son ombre sur l’événement s’offre en miroir. Ce spectre, cette présence absente, tourne entre autres l’attention sur les mécanismes de sélection des artistes par les pays et la construction de la nation sous-jacente.

Photo: Andrej Vasielnko Dans le pavillon de la Lituanie, vue de l'opéra-performance «Sun & Sea (Marina)» par le trio composé de Rugil Barzdžiukait, Vaiva Grainyt et Lina Lapelyt, gagnant du Lion d'or pour le meilleur pavillon national

Un avion trône au contraire réellement dans le pavillon de la Pologne. Roman Stanczak a retourné tel un gant un jet privé, mettant hors d’usage l’engin prisé par l’élite fortunée. La prouesse technique met à mal un symbole capitaliste, comme d’autres objets dans la ligne de mire de l’artiste depuis la fin du régime communiste.

À reculons

Pour la Suisse, le duo Pauline Boudry et Renate Lorenz s’inscrit en porte-à-faux avec la croissance, l’accélération et le progrès, si vantés par le néolibéralisme, en appelant à reculer. L’installation vidéo esquisse un parcours, de la scène aux coulisses, incluant danse, musique et accessoires. Captivante, la chorégraphie est évocatrice de tactiques pratiquées dans le monde où la marche arrière fait résistance, loin de l’ordre hégémonique occidental, de sa temporalité linéaire et des exclusions qu’il entraîne.

Danse et musique sont par ailleurs des véhicules critiques partagés par d’autres pavillons, comme celui du Brésil avec son irrésistible Swinguerra. L’installation vidéo du duo Bárbara Wagner et Benjamin de Burca met en scène des danseurs dont le style frevo puise dans la culture populaire, le voguing et le folklore. Les protagonistes sont noirs, issus de milieux pauvres, et plusieurs sont queers, des sujets qui apparaîtront par trop indociles et affirmés aux yeux d’un Bolsonaro à la tête du pays.

Des moyens immersifs sont décuplés dans le pavillon de la France, qui aurait pu remporter le prix du Lion d’or. Entre le road trip et le voyage initiatique, la proposition de Laure Prouvost se démarque par sa générosité et l’entrelacs astucieux de ses composantes. Au coeur d’une installation riche en détail, un film suit, de la banlieue parisienne au pavillon français à Venise, des personnages qui recomposent le monde de façon surréaliste, prisant l’organicité et la fluidité à la division.

La mise en abîme de Venise, et en particulier du pavillon occupé, se retrouve également dans l’installation vidéo sophistiquée Passage de Nujoom Alghanem pour les Émirats arabes unis. La cinéaste se met en scène avec une actrice jouant son double dans un périple réel et fictif, mêlant la quête individuelle au sort des migrants, des trajectoires où la perte et le deuil s’insinuent.

Indépendance et transitions

Le déplacement se joue aussi pour les pays qui vont et viennent à la Biennale, leur participation évoluant selon la situation politico-sociale locale. Le Ghana fait sa première apparition cette année avec une exposition de groupe dont le design de présentation recrée une maison en terre battue typique. Elle inclut six figures locales et de la diaspora, choisies depuis l’accès à l’indépendance en 1957, soulevée par la vision panafricaniste de Kwame Nkrumah. Les portraits d’époque de Felicia Abban et l’envoûtante installation vidéo de John Akomfrah, entre autres, entraînent des perspectives décoloniales nécessaires.

Photo: David Levene Felicia Abban, «Untitled (Portraits and Self-Portraits)», 1960-1970, vue de l’exposition dans le pavillon du Ghana, Ghana Freedom

Le Pakistan fait aussi très bonne figure alors qu’il en est à sa première participation. Les oeuvres de Naiza Khan, développées depuis 2009, prennent la péninsule de Manora, près du port de Karashi, comme étude de cas, révélant les effets tangibles de la mondialisation dans la transformation du paysage économique, technologique et sociale. Des préoccupations semblables occupent Igor Grubic dans le pavillon de la Croatie. Ses photographies d’approche documentaire cernent attentivement les signes du passage de l’économie fordiste à postfordiste.

Photo: Bojan Mrdenovic Igor Grubic, «Traces of Disapearing (In Three Acts)», vue de l’installation, pavillon de la Croatie

L’ancien régime communiste est évoqué avec un brin de nostalgie dans son remarquable film d’animation How Steel Was Tempered, dont l’intrigue se porte surtout à la défense d’une réconciliation entre les générations lorsque père et fils remettent ensemble le feu ardent dans la fournaise d’une usine désaffectée.

Le Canada à Venise avec Isuma

Le Canada est représenté cette année par Isuma, un collectif inuit, instigateur de la première société inuite de production télévisuelle. Ce choix, chapeauté par le Musée des beaux-arts du Canada en phase avec l’Année internationale des langues autochtones, ne détone pas dans cette édition de la Biennale soucieuse de donner une voix aux marges et faisant de l’approche documentaire ou du témoignage des moyens d’expression privilégiés. Reportages et webdiffusion, donnés en exemples, sont pour Isuma une façon d’actualiser la tradition orale sur laquelle repose la transmission des savoirs inuits.

C’est le film de fiction One Day in the Life of Noah Piugattuk qui occupe le coeur de l’espace, dans une proposition des plus épurées laissant apprécier les travaux de restauration du pavillon achevés en 2018. Rejouée au présent, c’est l’histoire du nomade Piugattuk qui, en 1961, refuse la sédentarité voulue pour lui et sa bande par le gouvernement canadien.

Alors que dans l’actualité au Canada le rapport de l’ENFFADA divise les politiques sur l’emploi du mot « génocide », Venise en décide autrement avec Artivism, une exposition en marge de la Biennale. Le Canada y figure aux côtés de l’Afrique du Sud et de quatre autres pays pour des atrocités commises envers des populations. De quoi nourrir le débat.
 

Tourisme de masse et mobilisation citoyenne

Visiter la Biennale, c’est forcément aussi parcourir Venise et ses dédales. À moins d’avoir les yeux uniquement rivés sur le GPS de son téléphone — le nouveau visage du touriste égaré —, il était impossible de ne pas remarquer les affiches appelant à la mobilisation citoyenne contre les monstrueux paquebots de croisière qui frôlent agressivement la fragile lagune. Le 8 juin, ils étaient 10 000, a salué une des affiches, rassemblés pour exiger une loi ferme interdisant ces paquebots. Participants et visiteurs de la Biennale font également partie du problème global de ce tourisme de masse qui a des effets négatifs localement. À défaut d’avoir une empreinte nulle, des artistes en abordent les enjeux dans leurs oeuvres, dont le trio pour le pavillon de la Lituanie, gagnant du Lion d’or. Sur la plage artificielle campée dans leur opéra-performance, l’insouciance chantée par des vacanciers cède à l’anxiété face aux préoccupants changements climatiques.

58e Biennale de Venise

Giardini, Arsenale et divers sites à Venise, jusqu’au 24 novembre