Premier regard complet sur Gauguin le portraitiste

Paul Gauguin, «Portrait de Madame Roulin», 1888, huile sur toile, 50,5 × 63,5 cm
Photo: Saint Louis Art Museum Paul Gauguin, «Portrait de Madame Roulin», 1888, huile sur toile, 50,5 × 63,5 cm

Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) ne s’empêtre pas dans un titre complexe : Gauguin. Portraits. Point. Tout est dans la simplicité et dans des petits détails. L’absence de prénom évoque la notoriété de l’artiste, son importance dans l’histoire ; le pluriel du second mot, l’ampleur de la thématique de l’exposition estivale à Ottawa.

Car le MBAC ne fait pas que rassembler les portraits du peintre et sculpteur français. Il étale le vaste programme esthétique de Gauguin. Avec lui, le genre « portrait », deuxième en importance dans la hiérarchie picturale (derrière la peinture d’histoire), est secoué. Pas une définition qui tienne.

« Avec grande surprise, j’ai découvert qu’il n’y avait jamais eu d’exposition sur les portraits de Gauguin. Même pas un livre. Pour une historienne de l’art, c’est l’Eldorado », s’exclame Cornelia Homburg.

La réputée dix-neuviémiste et spécialiste de Van Gogh, qui signe l’exposition Gauguin. Portraits, était déjà à l’origine d’un des grands succès du MBAC, en 2012. En effet, Van Gogh. De près est considérée comme l’exposition « la plus visitée des vingt années précédentes », selon les documents du musée.

« Les portraits ont souvent formé une partie de chaque rétrospective Gauguin », reconnaît la dame, dans un français exquis. « Ce qui est intéressant, dit-elle, c’est qu’on ne s’était jamais demandé ce que veut dire un portrait pour Gauguin. »

La manifestation estivale du MBAC repose sur cet objectif, bien que la commissaire admette qu’il soit difficile de s’arrêter sur une définition. Mise en chantier en 2015, Gauguin. Portraits est le résultat de recherches pointues. Pour les étayer : soixante-dix oeuvres (peintures, sculptures, dessins, estampes), de quarante collections publiques ou privées.

Influent Gauguin

Avec Paul Cézanne et Vincent Van Gogh, Paul Gauguin (1848-1903) est une des figures de proue du post-impressionisme, période qui englobe plusieurs courants en rupture avec l’impressionnisme. Associé au symbolisme, Gauguin a laissé sa trace par son intérêt pour l’autre, entre ses visites de la Bretagne, « le premier dépaysement », et ses voyages en Polynésie, où il est mort.

Cornelia Homburg n’hésite pas à dire qu’il y a un avant et un après-Gauguin : « Picasso ou Matisse n’existeraient pas sans les portraits de Gauguin. »

Sa manière de penser le portrait renouvelle le genre. Il n’est plus question de faire dans l’authenticité, de présenter un individu, de reproduire les traits réels d’un visage. S’il fait parfois appel aux codes (pose droite, attributs dans les mains...), c’est pour mieux brouiller les pistes. Exagérés, imaginés, fictifs, ses personnages.

Photo: Service médiatique Nelson-Atkins / Chris Bjuland et Joshua Ferdinand Paul Gauguin, «La boudeuse (Faaturuma)», 1891, Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri, Achat: William Rockhill Nelson Trust (38-5)

« Ignorant volontairement l’identité ou le milieu social de ses modèles, Gauguin a fait éclater la fonction traditionnelle du genre. Beaucoup des images qu’il a créées nous en apprennent davantage sur lui-même et sur sa relation psychologique avec ses modèles que sur ces modèles », écrit Cornelia Homburg dans le catalogue de l’exposition, une volumineuse étude à laquelle ont contribué huit chercheurs.

Un bois en vedette

« La star » : c’est ainsi que Cornelia Homburg désigne, avec son rire contagieux, l’oeuvre à l’origine de l’exposition. La commissaire l’a découverte alors qu’elle travaillait sur l’exposition Van Gogh du MBAC. Il s’agit de la sculpture polychrome en chêne Portrait de Meijer de Haan (1889-1890), propriété du musée d’Ottawa depuis 1968. En vue de l’exposition qui ouvre samedi, la star a été réévaluée et restaurée.

« Je la trouvais magnifique, unique, tout le monde me disait qu’elle était très importante, mais il y avait très peu de recherches sur elle. J’adore travailler avec une institution où il y a un chef-d’oeuvre [par] où commencer », explique la chercheuse allemande.

Grâce à la restauratrice en chef du musée, Doris Couture-Rigert, Cornelia Homburg peut énoncer les matériaux et pigments utilisés par Gauguin pour le buste de son ami Meijer. Elle peut aussi affirmer que ce bois, l’artiste l’a trouvé brûlé.

Le buste aura sa propre salle dans l’exposition, là où les visiteurs le découvriront de manière inusitée, au moyen d’images vidéo et par le toucher (d’une réplique). Au-delà de ses spécificités matérielles, l’oeuvre Portrait de Meijer de Haan est emblématique du portraitiste Gauguin, selon la commissaire.

« Cet homme [de Haan] était tout petit, 1,49 m, chétif, bossu… Ça donne une idée de la façon dont Gauguin transformait ses modèles, affirme-t-elle. Parce que ce n’était pas [son intention] de représenter son ami, [mais] de superposer sur un personnage des idées sur la création artistique. »

Construire son image

L’exposition sera portée par des thèmes, plus que par une chronologie : la Bretagne ici, Meijer de Haan là, puis les amis, Mallarmé, Arles, les femmes… Sans oublier l’autoportrait, que Gauguin a traité sous plus d’un angle, y compris à l’écrit. À l’instar de ses tableaux, son récit de voyage Noa Noa, souvent pris comme du béton tiré de la réalité, est une entreprise d’autofiction.

En bon symboliste, Gauguin détourne les premiers sens, enrobe ses motifs de mystère, au détriment d’une approche rationnelle. Ses propres alter ego vont du prisonnier au sage, du sauvage au Christ — le célèbre Autoportrait au Christ jaune (1890-1891) fait partie de l’exposition.

« L’artiste, martyr qui souffre pour son art, qui n’est pas compris par le monde, qui travaille à fond » : selon Cornelia Homburg, Gauguin se représente souvent ainsi. Dans Autoportrait au Christ jaune, où « il nous regarde et s’entoure de ses oeuvres », même le pot anthropomorphe, à droite de la composition, sert ce propos. « Sur ce pot, il disait que c’était un autoportrait, qui représentait l’artiste dans la tourmente. Il fait vraiment des liens comme ça. C’est lui qui souffre, comme le Christ. C’est une position exaltée, très profonde chez lui. »

« Néanmoins, écrit Alastair Wright dans un des textes du catalogue, il faut se garder d’interpréter les autoportraits comme la manifestation fidèle de l’état d’esprit de l’artiste. Gauguin adorait faire son autopromotion, et chaque version de lui-même — que ce soit sous l’aspect d’un homme confiant ou hésitant — visait à propager une image de soi habilement construite. »

Après Ottawa, l’exposition sera présentée à la National Gallery de Londres.

Gauguin. Portraits

Au Musée des beaux-arts du Canada, du 24 mai au 8 septembre.