Les photographies de Dave Heath

«Vengeful Sister», 1956
Photo: Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery «Vengeful Sister», 1956

Devant les photographies de Dave Heath, présentées au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, le visiteur se trouve d’emblée conquis par la découverte d’un artiste dont la substance et l’élan, projetés sur plus d’un demi-siècle, ont trouvé des voies originales pour se maintenir et se renouveler. Au milieu des pays d’empathie et de mélancolie que Heath explore, force est de constater qu’il règne, tel un prince discret, sur de vastes territoires de la photographie en noir et blanc, là où pourtant son nom demeure souvent méconnu.

Certaines de ses images saisissent l’oeil, prennent à la gorge, puis vous renversent. Vengeful Sister (1956), cette petite fille qui semble se réjouir des douleurs de son frère gisant au sol, est un chef-d’oeuvre à tous égards. Il en va de même pour ce jeune homme noir, coiffé d’une casquette molle, tentant en apparence de fuir un petit groupe, que le photographe saisit en 1959. Ou bien de ce garçon qui semble se mirer dans des eaux troubles, une sorte de marais impressionniste qui se révèle en fait être du gazon, ou plutôt, dès lors qu’on regarde plus attentivement encore, les simples ondulations d’un pelage de chien.

Plusieurs des photographies de Heath, mort à Toronto en 2016, ont quelque chose de la douceur à la fois enveloppante et tragique qui émane des oeuvres des grands maîtres hollandais du siècle d’or, mais avec une signature bien à lui. La liste des images de différents formats devant lesquelles on reste saisi pourrait ici s’allonger.

Dès 1947, ses travaux commencent à être remarqués aux États-Unis. Il n’a alors que seize ans. L’adolescent sent qu’il ne peut reculer devant la tâche qui consiste à se trouver et à se comprendre en devenant un artiste. Soldat pendant la campagne de Corée, Heath en ramène des clichés étonnants, empreints de gravité. Sa vie, il l’écrit déjà dans le miroir que lui offre le monde, en s’emparant de la lumière pour la fixer, dans un art maîtrisé.

Des grands maîtres de la photographie, dont Robert Frank, le couvrent très tôt de leurs attentions bienveillantes, impressionnés par l’acuité de son regard. Andrea Kunard, conservatrice associée à l’Institut canadien de la photographie, souligne : « Dave Heath a eu beaucoup de soutien de la part de la communauté des photographes. Très tôt, il a été apprécié. »

 
Photo: Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery «Kansas City, Missouri», 1967

Si bien que Heath reçoit, deux fois plutôt qu’une, la plus haute distinction qu’un artiste puisse alors espérer : la bourse Guggenheim pour les arts. En 1959, le travail de Heath trouvait déjà sa place au Museum of Modern Art de New York (MOMA).

Marqué au sceau d’une enfance difficile, Heath a connu, dans sa chair même, les effets de l’abandon et de la solitude, ce qui transparaît d’ailleurs sous forme de questions autour desquelles tourne en permanence toute son oeuvre.

Dans les années 1970, dans l’un des nombreux spicilèges où il rassemble et organise avec soin ses photographies et ses collages, Heath note les noms et la provenance de quelques-uns de ses amis, réunis à l’occasion d’une soirée. Lui qui n’a jamais connu ses parents note alors, non sans humour, n’être pour sa part qu’« un juif errant ».

Projections

Dans le second versant de son oeuvre, c’est-à-dire au moment où il en vient à se passionner pour les formats Polaroïd et les autoportraits réalisés à partir de photomatons, Heath se projette volontiers dans des mises en scène où sa tête, dans des poses étudiées, remplace tout aussi bien celle d’un singe que d’un Rembrandt.

La conservatrice Andrea Kunard, qui a pu voir de près certains carnets personnels de Heath, estime qu’il est tout à fait passionné par la poésie en particulier et par la littérature en général, sans pour autant être lui-même, ni de près ni de loin, un écrivain. Il va en tout cas créer, à compter de la fin des années 1960, des projections de ses photographies, accompagnées de musique et de textes, ce qui témoigne, bien entendu, de l’engouement de toute une époque pour l’audiovisuel. Quoi qu’on en dise, un artiste n’échappe pas plus que quiconque à son époque.

 
Photo: Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery «New York City», 1962

Le Musée des beaux-arts a repris une de ses réalisations, présentée aux visiteurs deux fois par heure.

Recadrer son regard

De grands photographes, à l’exemple dominant d’Henri Cartier-Bresson, estiment qu’une image saisie par un appareil photo ne doit pas être recadrée. À condition de respecter cette directive, véritable credo de cette école, l’impression en chambre noire peut facilement être déléguée à des tiers.

Dave Heath adoptera, pour un bref moment, cette approche, en se limitant de surcroît, comme Cartier-Bresson, à n’employer qu’un objectif de 50 mm, réputé pour être la focale la plus semblable au champ de vision humain.

Mais Heath va vite déchanter devant cette orthodoxie et concevoir que sa vision du monde n’a en aucune façon à être bridée par des considérations qui sont, tout bien considéré, extérieures à sa sensibilité. Pour Heath, un photographe n’est pas seulement capable de combiner dans une image le sens, le style, le sujet et un moment particulier ; il doit aussi pouvoir condenser ses sentiments du monde jusque dans la réalisation de son impression.

 
Photo: Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery «Rochester, New York», 1958

Pour communiquer au mieux la tension qu’il fait porter par ses images, le photographe doit donc s’investir dans leur réalisation jusqu’au bout, quitte à s’enfermer pendant des jours dans une chambre noire pour équilibrer les noirs, ajouter de l’éclat aux blancs et voir à traduire dans des tonalités infinies de gris l’architecture de la composition, sans hésiter à recadrer l’image au besoin.

Devant le rendu exceptionnel des images de Heath, on perçoit d’emblée l’influence décisive qu’eut sur lui Eugene Smith. Dans l’immédiat après-guerre, aux États-Unis, Smith apparaît comme un très grand maître. Il est l’archétype du photographe qui consacre une large part de son temps à transmettre sa vision de la réalité en retravaillant jusqu’à l’obsession les nuances d’une image. À l’heure où la photographie numérique n’était pas même encore germe d’un rêve, Smith s’astreignait à de complexes manipulations physiques, à grand renfort de produits chimiques.

Maître de la chambre noire

Comme chez Heath, la densité des noirs de ses photos apparaît comme le miroir fidèle d’une perception de la condition humaine empreinte à la fois de mélancolie et d’humanisme. Au temps où il crée de multiples maquettes de livres, Heath passe des jours entiers à travailler. Il se nourrit, dira-t-il, de repas surgelés afin de gagner du temps. Avant même d’avoir trente ans, Heath était déjà considéré comme un grand maître de la chambre noire, c’est-à-dire comme un magicien des savoirs associés à la manipulation des sels d’argent.

 
Photo: Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery «Central park, New York City», 1962

A Dialogue with Solitude, le livre le plus célèbre de Heath, est dédié à Eugene Smith. Il est accompagné d’une présentation de Robert Frank. Ce sont les planches de ce livre qui constituent le coeur de l’exposition du musée fédéral, où l’on voit par ailleurs comment le sens graphique du photographe se déploie en divers projets de maquette.

Dave Heath ne reviendra à la photographie qu’après une longue pause, à la fin de sa vie, utilisant désormais un téléobjectif dans les rues de New York, dans cette période troublée qui suit le drame du 11 septembre 2001.

La faible profondeur de champ de ces images, conjuguée avec l’écrasement des perspectives propre à l’usage du zoom, rappelle quelque peu ses photographies de rue des années 1960. Mais il y a là tout de même quelque chose de très différent, comme si la couleur saturée du numérique n’était pas la sienne et lui glissait des mains, tel du sable.