Cynthia Girard, indépendante et amoureuse de la chauve-souris

La peinture (et sculpture) de l’ancienne membre du centre Clark Cynthia Girard a souvent été empreinte d’une volonté de s’affranchir, voire de riposter aux normes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La peinture (et sculpture) de l’ancienne membre du centre Clark Cynthia Girard a souvent été empreinte d’une volonté de s’affranchir, voire de riposter aux normes.

« J’essaie de faire du all-over, comme Pollock », explique une toujours rieuse Cynthia Girard devant un grand tableau aux couleurs riches et vives, et à la superficie bien remplie. Il fait partie des tableaux terminés, bien en vue dans son atelier. Dans un coin, quatre œuvres de petits formats et ovales comme des camées, eux aussi complétés, offrent des portraits de différentes espèces de chauves-souris.

« Quand on me demande ce que je fais, je dis : “je peins des chauves-souris” », clame l’artiste, qui aime bien mêler cultures savante et populaire.

Cynthia Girard n’a jamais suivi les courants. Elle en a peut-être lancé, par contre, comme celui de la fuite vers le nord de l’île. Parmi les premières à avoir établi son atelier sur l’avenue de Gaspé, avant l’éclosion de Pied Carré, la peintre a été aussi parmi les premières à… en déguerpir.

Aujourd’hui, l’écrivaine et professeure travaille seule dans un local près de l’ancienne gare Jean-Talon. C’est là que sont nés ses corpus exposés en 2017 et consacrés à l’économie (La main invisible), à la sexualité (Amour et anarchie) et à la satire (Nos maîtres les fous). C’est là qu’elle prépare sa prochaine série, autour d’un thème encore à définir, mais dont le motif central sera la chauve-souris.

Loin des courants, l’artiste presque cinquantenaire nous reçoit dans son atelier, la tête pleine de questionnements. Pendant que d’autres afficheraient une grande assurance, elle, d’une belle sincérité, se montre hésitante.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Détail d’une oeuvre de Cynthia Girard, dans son local près de l’ancienne gare Jean-Talon.

« Depuis un an que je travaille sur les chauves-souris et je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Je ne suis pas certaine que c’est intéressant. Je ne trouve pas le lien. Est-ce que je suis en train de faire de la peinture documentaire ? » s’interroge-t-elle.

Perplexe, Cynthia Girard vient pourtant de remporter une plus que réconfortante tape dans le dos, le prix Louis-Comtois, avec ses 7500 $ à la clé et ses 2500 $ en sus, destinés à la tenue d’une exposition. Octroyé par l’Association des galeries d’art contemporain et par la Ville de Montréal, le prix Louis-Comtois récompense depuis 1991 les artistes dits en mi-carrière.

« Le prix, je l’apprécie. Il me donne une nouvelle voix. Mi-carrière ? Ça veut dire qu’il me reste une autre moitié », remarque celle qui se voit « super active » jusqu’à 69 ans. « Je ne pensais pas qu’on aimait mon travail. C’est touchant. »

Peintre animalière

La peinture (et sculpture) de cette ancienne membre du centre Clark — celui-là même qui a amorcé en 2002 la migration des artistes vers le pôle de manufactures que représentait l’avenue de Gaspé — a souvent été empreinte d’une volonté de s’affranchir, voire de riposter aux normes.

La jeune Girard opte pour une peinture narrative au moment où on n’en fait plus. Alors que le XXIe siècle débute sur fond de mondialisation, elle, elle propose la trilogie d’expositions Le Pavillon du Québec (2001-2003). Ses teintes, le rose par exemple, ont toujours détonné, ses références aussi. Il n’y a qu’elle pour citer, en peinture, Josée Yvon.

Les animaux fabuleux, puis réalistes, sont récents dans son œuvre. La chauve-souris n’en est que la suite, un pas de plus. Sa proximité avec le monde animal se traduit depuis peu aussi dans son nom. Car il faudrait désormais écrire Cynthia Girard-Renard.

La chauve-souris est mal vue, parce qu’elle vit la nuit. On l’associe aux sorcières, elle a un corps autre, comme un oiseau, mais c’est un mammifère. L’étrangeté fait peur.

Elle croit d’ailleurs qu’elle tombe tranquillement dans la peinture animalière, sans regrets, mais avec des doutes. Qu’elle puisse se déclarer sans gêne dans la lignée d’une Rosa Bonheur (1822-1899), peintre naturaliste, ou d’une Beatrix Potter (1866-1943), l’auteure de Peter Rabbit, traduit toute l’étendue de son programme.

« Peintre animalière, ça n’existe pas dans l’art contemporain, mais c’est pertinent. C’est humble aussi. Je veux montrer que je ne suis pas juste dans la théorie », dit celle qui aimerait « informer », pousser la peinture en bas de son piédestal, la rendre « éducative ».

« J’essaie de faire ça. Mais à un moment donné, c’est la peinture qui gagne. [La figure] devient imaginaire, je ne peins pas trop réaliste », commente-t-elle.

L’animal «​queer»​

Espèce menacée, animal gothique, vampirisé ou mythologique, représentant de la faune québécoise, la chauve-souris fascine Cynthia Girard pour plus d’une raison. Son intérêt pour les êtres hybrides, comme la licorne ou le narval, l’a amenée naturellement vers le mammifère ailé.

Elle en est devenue une grande connaisseuse et peut décliner ses caractéristiques et son importance, comme le rôle en agriculture de la grande brune, qui peut manger en une nuit tout son poids en insectes nuisibles.

« La chauve-souris est mal vue, parce qu’elle vit la nuit. On l’associe aux sorcières, elle a un corps autre, comme un oiseau, mais c’est un mammifère. L’étrangeté fait peur », résume-t-elle.

Pour l’artiste, il s’agit de l’animal queer par excellence, qu’elle n’hésite pas à défendre : « Je veux la peindre super combative, colorée, vivante. Ce qui a été exclu, je veux l’amener en avant. »

En dehors des courants, libre au point où elle-même a mis fin à son association avec Hugues Charbonneau, galeriste pourtant bien coté, Cynthia Girard, malgré ses doutes, avance. Elle ne se plaint pas, d’ailleurs, se considère même comme ayant été choyée par le système des bourses et des résidences à l’étranger.

Sa série en cours de réalisation, elle ne sait pas encore ni quand ni où elle l’exposera, mais elle a ses arguments — et l’argent, grâce au prix Louis-Comtois. Pendant l’hiver, elle invitera à son atelier de l’avenue du Parc commissaires et autres bonzes de la diffusion. Peut-être une dernière fois, car après, elle devra, une fois de plus, déménager encore plus loin.

« Dans un an et demi, ici, ce sera trop cher. J’irai à Saint-Michel. Je suis prête à ça », dit-elle, sans peine.