«Manifesto»: de la source au manifeste-spectacle

Sur fond de décors plus spectaculaires les uns que les autres, les textes sont dits en voix hors-champ ou directement face à la caméra par une Cate Blanchett aux mille visages et accents.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sur fond de décors plus spectaculaires les uns que les autres, les textes sont dits en voix hors-champ ou directement face à la caméra par une Cate Blanchett aux mille visages et accents.

Vivement le nouveau Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) ! Les dernières expositions avant sa transformation révèlent une fois de plus l’étroitesse de ses salles. Qui sait si le problème sera réglé en 2021, puisque les travaux ne concernent pas l’aire occupée par les expos inaugurées cet automne. Le chantier influencera-t-il néanmoins les manières de faire ?

À trop vouloir dire des choses, à trop vouloir tout couvrir et surprendre par l’étendue de ses idées, le MAC finit par s’emmêler, nous emmêler. Et surtout par favoriser une expo, un artiste, au détriment d’autres. Cette fois, c’est Françoise Sullivan qui en paie le prix.

L’expo privilégiée, elle, concerne l’installation vidéo à 13 canaux Manifesto, de Julian Rosefeldt. Pour vivre amplement l’expérience immersive proposée par l’artiste allemand, il fallait étaler sur une vaste superficie l’ensemble des courts métrages qui la composent. Pour y arriver, il a fallu condenser la rétrospective Sullivan, ainsi que la troisième expo, parce qu’il y a une troisième expo, Partitions.

Le jeu en valait-il la chandelle ? Pour le spectacle, sans doute. Pour la compréhension des manifestes essentiellement artistiques, source de deux des trois expositions, c’est moins évident. Pour l’appel à l’action censé accompagner « le manifeste des manifestes » de Rosefeldt — l’expression est de John Zeppetelli, directeur du MAC —, aucunement.

Du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels aux propos d’Elaine Sturtevant, artiste conceptuelle décédée en 2014, en passant par les textes fondateurs du futurisme, du dadaïsme, du surréalisme et même du Dogma de Lars von Trier, Manifesto puise dans à peu près tout ce que l’Occident a retenu en soubresauts esthétiques et philosophiques.

Sur fond de décors plus spectaculaires les uns que les autres, les textes sont dits en voix hors champ ou directement face à la caméra par une Cate Blanchett aux mille visages et accents. C’est d’abord et avant tout une grande prestation d’actrice qui nous est donnée à voir.

La mécanique suivie par Julian Rosefeldt impressionne. Mis à part le prologue porté notamment par les mots de Tristan Tzara, auteur du Manifeste dada — « je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens » —, tous les segments ont la même durée (une dizaine de minutes) et roulent côte à côte, en simultané.

Au bout de cinq minutes, ou de sept minutes trente secondes, selon l’endroit où vous situez le début du récit, toutes les Cate Blanchett prennent la même pose et entament un chant presque unique. Le chœur n’est pas moins cacophonique que le reste de la projection.

Le choix du chaos sonore n’est pas en soi sans intérêt. Qu’est-ce qui survit au passage du temps et à l’évolution de la pensée (et des mœurs) sinon des bribes de révoltes ? Dans ce brouhaha qu’aura été le XXe siècle, les André Breton surréaliste et Guy Debord situationniste sont, au mieux, considérés comme des chefs de file qui ont eu l’audace de prendre la parole.

Julian Rosefeldt n’illustre pas les propos relayés et mise davantage sur le contraste entre ce qu’on entend et ce qu’on voit. Son manifeste à lui est un tissage de citations, d’élans poétiques que l’on attrape autant que faire se peut. Encore faut-il (bien) comprendre l’anglais.

Le monde de l’art contemporain tend à l’unilinguisme. Même quand un projet comme Manifesto déborde en apparence de moyens techniques et financiers, la traduction ne semble pas être un souci. Pire : les textes peuvent avoir été écrits en allemand, en français, en russe ou en italien, mais ici sont cités les Manifesto of the Communist Party, Preface to the Blue Rider Almanac de Kandinsky, The Foundation and Manifesto of Futurism de Marinetti, White Manifesto de Fontana.

Malgré cette impression de récupération factice, des traits critiques surgissent ici et là, envers la richesse excessive de certaines classes sociales ou l’artifice des plateaux de télévision. La disparité des univers décrits, notamment à travers les métamorphoses de Cate Blanchett, laisse croire que la révolte peut surgir en chacun de nous. Mais que reste-t-il du « contre le spectacle » de Debord ?

Partitions d’archives

L’état de fragilité, de spontanéité et de grande prise de risque derrière un pamphlet esthétique et politique n’est pas perceptible dans Manifesto. Il l’est cependant dans la petite expo maison qui suit, Partitions.

Pour l’occasion, le MAC a rassemblé de précieux documents historiques et survole 100 ans d’appels à la révolte. Le Musée inclut aussi des cas québécois, dont l’incontournable Refus global, et quelques cas canadiens.

Faute d’espace, tout ceci est bien touffu et parfois difficile d’accès. Le commissaire François LeTourneux a néanmoins eu la bonne idée de ponctuer le parcours de trois œuvres. Parmi elles, la vidéo Do They Owe Us a Living (2006), de Mathieu Beauséjour, qui détourne la lecture télévisée du manifeste du FLQ. L’historique déclaration, livrée ici en anglais dans un accent fortement parisien, accompagne la visite de la plus juste des manières. La révolution… mondialisée ?

Manifesto

De Julian Rosefeldt

Partitions

Au Musée d’art contemporain de Montréal jusqu’au 20 janvier