Perdre le nord au coeur du Plateau

Judith Albert, «Mare Moso», 2015 et Dana Claxton, «The Protector», 2015
Photo: Paul Litherland Judith Albert, «Mare Moso», 2015 et Dana Claxton, «The Protector», 2015

Lieux pratiquement voisins au cœur du Plateau Mont-Royal, à moins de 10 minutes de marche l’un de l’autre, le centre Oboro et la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain proposent des œuvres qui désorientent à plus d’un chapitre. Sans se répéter, les deux expositions en cours explorent des thèmes similaires autour de l’orientation, de la spatialisation et de notre perception de la réalité.

Rue Rachel, chez Pierre-François Ouellette, l’artiste Luc Courchesne présente le résultat de ses plus récentes recherches liant arts numériques et vues panoramiques. Premier constat déroutant : les dispositifs circulaires si propres à Courchesne, y compris les disques de ses images « panoscopiques », ont disparu.

Le travail de ce pionnier des jadis « nouveaux médias » et ex-directeur de la Société des arts technologiques prend désormais la forme d’axes verticaux et horizontaux. L’exposition, qui comporte des installations et sculptures in situ, en réalité virtuelle et en réalité augmentée, s’intitule d’ailleurs Horizon (Fragments).

L’horizon chez Luc Courchesne se décompose désormais en une multitude d’éléments, alors qu’auparavant il pouvait tenir en une image, voire en une structure immersive. Dans les deux premières salles de la galerie, des jeux de transparence et de miroirs ainsi que des effets de lumière et d’ombre reproduisent l’espace qui nous entoure, de manière à la fois littérale et imagée.

Bien sûr, chez Courchesne, la technologie de l’heure n’est jamais loin, et c’est une application numérique qui fait apparaître une sculpture flottante dans la salle d’exposition, ou dans l’image que l’on se fait de cette salle. Il est beaucoup question d’observation et de savants calculs, comme chez de Vinci, dont l’Homme de Vitruve a inspiré ici l’artiste montréalais.

Dans la salle au fond de son local, la galerie expose des corpus précédents de Courchesne, dont, oui, une de ses images sur disque, L’invention de l’horizon (2013). Celle-ci a été réalisée au sommet du glacier de Buet, dans les Alpes, à partir d’un dessin du XVIIIe siècle considéré comme la représentation fondatrice du panorama à 360 degrés.

Où ? Ailleurs.

Les obsessions de Luc Courchesne pour voir tout autour de la tête trouvent un écho dans l’exposition à Oboro, intitulée justement Où sommes-nous — sans point d’interrogation, question de semer la confusion. Rue Berri, c’est à une réunion Suisse-Canada que l’on est conviés, à travers une vingtaine d’œuvres de quatre artistes.

Au-delà de son titre, du plan des salles volontairement chaotique et de l’emplacement de certaines œuvres dans des endroits inusités, l’expo aborde la déroute sous plusieurs aspects. Les deux commissaires, Aaron Pollard et Chantal Molleur, nous invitent à ne pas nous contenter de ce qui nous est donné à voir — ou à entendre.

Le travail vidéo de Judith Albert est sans doute celui qui traduit le mieux l’idée d’embrouillement. Les lieux représentés, l’espace de représentation (l’écran, la galerie) et les moyens pour y parvenir (le processus de création) ne sont jamais ce qu’on croit qu’ils sont.

Chez cet artiste suisse, tout est soigné, loin de l’anarchie. C’est ce qui le rend d’autant plus troublant, comme cet individu qui marche autour d’un trou noir sans y tomber. Dans Mare Mosso (2015), vagues, papiers déchirés et projections d’images se superposent sans qu’on sache qui vient couvrir quoi. Et l’occupation des lieux, dos à dos plutôt que face à face, des deux Prolog (2015) est aussi efficace que simple.

Le questionnement physique est relayé par une réflexion psychique et sociale chez Dana Claxton, dont les œuvres visent à rapprocher des mondes distants, comme les « cosmologies coloniale et autochtone ». Les images fixes, imprimées ou projetées, de Katrin Freisager mêlent quant à elles réalité et fiction, lieux naturels et fabriqués.

C’est cependant avec le travail sonore et visuel de Nik Forrest — jadis Nikki Forrest — qu’on atteint une autre stratosphère. Dans deux installations de nature abstraite, non narratives, si vous préférez, l’artiste « montréalais.e » brouille les pistes. Qu’est-ce qui vient en premier : l’œuf ou la poule, le son ou la lumière ?

L’une des œuvres nous plonge dans une ambiance type orageuse à l’aide d’une simple mise en scène basée sur un bruyant écran en polyester. Signalons avec bonheur qu’avec cette Wild Intimacy (Sound to Light), Forrest exploite le plafond d’Oboro comme ça ne s’était pas fait depuis longtemps.

Où sommes-nous ne pose pas une question. C’est une affirmation qui n’a comme certitude que celle de ne rien tenir pour acquis.

Où sommes-nous / Horizon (Fragments)

Oboro, 4001, rue Berri, jusqu’au 27 octobre. / De Luc Courchesne, Pierre-François Ouellette art contemporain, 963, rue Rachel Est, jusqu’au 27 octobre.