Face aux certitudes, l’art

Jean-François Lauda, «Sans titre», 2018. 
Photo: Maxime Boisvert Jean-François Lauda, «Sans titre», 2018. 

Musiciens dans une autre vie, les peintres John Heward et Jean-FrançoisLauda ont plusieurs points en commun. Il fallait bien qu’un jour ou l’autre, leurs oeuvres soient rapprochées. C’est chose faite avec l’exposition The Silver Cord, à la Fonderie Darling.

Le premier est batteur spécialisé en free jazz, le second, membre de Le Boeuf et la Violette, duo versé dans la musique électronique. L’improvisation et l’échantillonnage, l’importance du geste, sa spontanéité aussi, ainsi que la répétition et la réutilisation font partie des univers de chacun d’eux.

Les toiles-presque-sculptures de John Heward et les tableaux sans cesse recommencés de Jean-François Lauda sont animés de ces mêmes processus de création. Il ne faut pas non plus penser que leur travail plastique est l’illustration de ce qu’ils font en musique. Ni de croire qu’au bout du compte, les oeuvres de l’un et de l’autre s’y apparentent.

Photo: Maxime Boisvert John Heward, «Untitled (Abstraction)», 1990-2018.

On est certes dans les mêmes tonalités, un gris dominant avec quelques discrètes touches de couleurs vives. On a aussi affaire dans les deux cas à une matière rugueuse, à une esthétique de l’usure et à une application de la peinture quelque peu aléatoire, comme des traces incontrôlées du geste créatif.

L’exposition que propose Caroline Andrieux, la directrice de la Fonderie Darling, qui agit ici en tant que commissaire, attribue à chaque artiste son espace. L’occupation des salles, magistrale, donne l’impression que les deux séries d’oeuvres sont entièrement consacrées à ces lieux déjà chargés du passage du temps. Un effet de camouflage se fait même par moments présent.

Du plafond au plancher

Artiste à la fois minimaliste et expressif, John Heward a fait de la toile suspendue — ou clouée, brochée dans les airs — une de ses signatures dans les années 1980, deux décennies après ses débuts. Dressés à la verticale, du plafond au plancher, trois de ses assemblages de tissus signalent de leur simple présence l’immensité de la salle principale de la Fonderie Darling.

Il y a dans ces oeuvres non narratives, baptisées Untitled (Abstraction), une invitation, en discrétion et en silence, à s’imprégner d’un lieu, de sa vacuité, de ses murs nus, de sa lumière naturelle et instable. D’ailleurs, pour une rare fois, cette grande salle n’est pas plongée dans un éclairage contrôlé, comme elle l’est souvent pour les besoins des installations vidéo.

Heward, comme Lauda, nous ramène à l’essence des choses, à l’essentiel de l’expression artistique. La simplicité de leurs moyens, en plis et déchirures, en surfaces raclées et frottées, et la matérialité de leur poésie se situent bien en deçà de l’univers des arts numériques. Elles sont tout aussi complexes, sinon plus.

Jean-François Lauda, à qui Caroline Andrieux a réservé la petite salle, plus conforme à des tableaux disons classiques, appartient à une plus jeune génération d’artistes portée par l’exploration des matières et des protocoles de fabrication. À l’instar d’un Numa ou d’une Jessica Eaton (celle-ci active en photographie), Lauda procède de manière instinctive, sans programme à peine préétabli.

Auteure des textes de l’exposition, Ji-yoon Han qualifie ce travail « d’indéterminé », un terme fort juste. Loin de la facture décorative à laquelle la peinture abstraite est condamnée depuis qu’elle n’incarne plus le renouveau esthétique du XXe siècle, les tableaux de Lauda demeurent néanmoins critiques. L’indéterminé, écrit Ji-yoon, représente justement tout ce que notre époque « de déterminations, de règlements et de prescriptions cherche à abolir ».

En d’autres mots, les dix Sans titre que Lauda expose à la Fonderie Darling sont d’admirables trous sans fond, malgré l’accumulation de matière, malgré leur apparente organisation. Des représentations du néant, duquel le monde a tant horreur.

Les politiciens peuvent s’évertuer à nous rassurer avec leurs promesses d’un avenir meilleur — et nous décevoir, tant elles n’aboutissent pas. L’art, lui, gagne à nous placer, comme chez Lauda et chez Heward, devant de vastes incertitudes, si concrètes et libres d’interprétation.

The Silver Cord

John Heward / Jean-François Lauda, à la Fonderie Darling, 745, rue Ottawa, jusqu’au 9 décembre