«Atlas: Constellation II»: du texte au microcode

Détail de «Praise praise praise», 2018 (extrait de la nouvelle «The Shared Patio» par Miranda July)
Photo: Guy L’Heureux Détail de «Praise praise praise», 2018 (extrait de la nouvelle «The Shared Patio» par Miranda July)

La parole tue, la pensée inaccessible, le texte oublié. Animée de ces idées, l’exposition à la galerie B-312, Atlas : Constellation II, de Simon Bertrand résonne comme une audacieuse métaphore sociale, en écho à un été où l’expression artistique a fait l’objet de bien de discussions.

Simon Bertrand a passé l’été en résidence à B-312, mais il n’a pas travaillé dans le giron des polémiques. Les huit oeuvres récentes qu’il a réunies ici sont néanmoins des énoncés de liberté. Lui-même cite et s’approprie divers univers et époques, les interprète à sa guise et nous les relance sous un feutre de codes et de systèmes complexes.

Depuis ses premiers projets il y a une dizaine d’années, il tente presque l’impossible : faire entrer dans une boîte — un tableau, disons — les plus vastes expériences. Ramener le macro, la Bible ou les constellations, par exemple, à une échelle micro, de celles qui exigent que l’on s’arrache les yeux pour les apprécier dans le moindre détail.

En 2009, il a commencé à retranscrire la Bible sur un large tableau, pas encore fini. Il s’est aussi attaqué à de grands classiques, comme Antigone de Sophocle. S’est mis à écrire en arabe, et de droite à gauche, Le prophète du poète libanais Khalil Gibran. Puis a mémorisé d’autres textes et puisé dans les recueils Les cent plus beaux poèmes québécois (2007) et Poetry in English. An Anthology (1987).

Dans l’actuelle expo, on trouve Atlas, une sorte de carte céleste infinie (le macro) réalisée avec des « crayons à l’encre 0,05 » (le micro).Plus d’un million de points sont censés représenter « toutes les galaxies répertoriées à ce jour ».

On retrouve aussi sur les murs du centre d’artistes de l’édifice Belgo les mots de William Blake, d’Anne Hébert, de Robert Penn Warren et de Miranda July. C’est une nouvelle de cette dernière, The Shared Patio, qui a soufflé à Simon Bertrand sa principale oeuvre, Praise praise praise.

Peinte directement sur une paroi de la grande salle de B-312, cette murale est composée de bandes verticales et colorées. Bertrand ne s’est pas lancé dans une réinterprétation de la peinture de Molinari, plutôt dans un exercice digne de la synesthésie. Ce phénomène neurologique est en soi une traduction : il peut relier musiques et odeurs ou, comme dans ce cas, lettres et couleurs.

Sans son latin

Chez ce protégé d’une des galeries phares du Québec (René Blouin), il est question de textes, ou d’écriture, de réécriture, et de visibilité, ou lisibilité, ainsi que de traduction et de transposition. L’artiste explore divers systèmes pour établir ses propres codes, à la fois séduisants et secrets.

Atlas : Constellation II, suite de l’expo Atlas présentée en 2017 à la galerie René Blouin,ne modifie pas un programme déjà établi. Elle force néanmoins à constater que Simon Bertrand est capable de se réinventer, surtout à la vue de Praise praise praise, oeuvre in situ destinée à être détruite à la fin de l’expo. La transcription littérale de la Bible ou d’un texte appris par coeur a fait place à un schéma encore plus abstrait, basé sur une organisation unique à l’artiste-presque-performeur.

La répétition du mot « praise » dans le titre de la murale — « louange » en français —, correspond à la fin du texte de July. Sous le renversement opéré par Simon Bertrand, et sous son doigté et celui de sa collaboratrice, Élise Lafontaine, la triple louange apparaît au début d’une lecture « normale », à l’occidentale, soit de gauche à droite.

La transcription rappelle aussi que toute peinture est écriture et que toute écriture n’est que signes. Comme l’exprime Isabelle Guimond dans le texte de B-312, « l’artiste [s’est libéré] de la forme latine de la lettre [qu’il a] remplacée par une marque, un trait, rappelant les premières formes d’écriture ».

Peu importe l’astuce, ou le degré de lisibilité, l’artiste s’immisce, et nous pousse à le faire, dans les entrailles d’un texte afin de le comprendre mot par mot. Mieux : phonème par phonème, lettre par lettre. Une oeuvre visuelle, ses oeuvres à lui, il faut les comprendre de la mêmemanière, trait par trait, point par point.

La pratique de la peinture-écriture a été pour Simon Bertrand éprouvante, aux limites de la cécité. Ce n’est pas sans surprise s’il inclut désormais des collaborateurs dans ses projets.

C’est sans doute pour cette même raison qu’il s’aventure désormais du côté du 3D — l’installation Supersymmétrie — et de l’image en mouvement — la vidéo Ether. Loin du raffinement obsessif auquel il nous avait habitués, ces voies doivent encore être mieux creusées. On peut néanmoins dire d’Ether qu’elle conserve, dans ses paramètres, la relation d’intimité que l’on retrouve ailleurs, celle entre l’individu-lecteur et l’objet d’art.

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Atlas : Constellation II

De Simon Bertrand, à la galerie B-312, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 403, jusqu’au 13 octobre. L’artiste sera présent tous les samedis.