D’improbables résidences d’artistes le temps d’un été

Simon Bertrand a commencé par peindre les murs de la galerie d’un bleu profond.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Simon Bertrand a commencé par peindre les murs de la galerie d’un bleu profond.

Une résidence de création à deux pas de chez vous ? C’est ce à quoi ont accès cet été les artistes Simon Bertrand et Roby Provost Blanchard. Le matin, ils se réveillent chez eux et partent vers leurs « résidences », comme d’autres vont au bureau. Le soir, retour à la maison, auprès des leurs. Pas besoin de s’expatrier pour se ressourcer.

Simon Bertrand se rend depuis juin au centre-ville de Montréal. C’est lui qui occupe la « résidence libre » de la galerie B-312, centre d’artistes du Belgo qui confie ses espaces pendant la saison estivale à qui le demande.

« On n’a pas de ressources pour faire des expositions à longueur d’année, alors tant qu’à laisser la galerie vide, aussi bien l’offrir comme atelier. Mais c’est plutôt informel », souligne Marthe Carrier, directrice de B-312.

L’offre s’accompagne d’un beau défi : investir 2000 pieds carrés. « J’y ai vu l’occasion d’être plus expansif », affirme Simon Bertrand, lui qui a lancé sa carrière il y a dix ans par des projets démesurés. La série de tableaux Fondation l’a amené à réécrire à la main l’intégralité de grands récits tels que l’Odyssée d’Homère ou la Bible.

D’autres projets basés aussi sur des langages codés et l’écriture occupent depuis son esprit. Comme celui de réinventer une carte céleste, née de sa fascination pour les nombres astronomiques. La série Atlas doit rassembler, aux yeux de cet artiste un peu borgésien (de Borges, l’auteur de la Bibliothèque de Babel), tous les poèmes du monde. Simon Bertrand est arrivé à B-312 avec une intention : poursuivre son Atlas.

Il est difficile de mesurer l’ampleur actuelle du phénomène des résidences. Le Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec avait soutenu une étude à ce sujet, mais elle remonte à une dizaine d’années.

Le modèle de B-312 se démarque parce qu’il se tient dans ses espaces de diffusion. Le résident n’est pas tenu d’exposer son projet, mais il en a la possibilité. Simon Bertrand en profitera, lui qui ouvrira la saison automnale de B-312.

Marthe Carrier a constaté que la résidence répond certes à un besoin d’espace, mais aussi de temps. Les calendriers serrés de programmation rendent difficile l’élaboration d’oeuvres complexes.

« Si j’avais eu cinq mois, j’aurais fait quelque chose de plus gros », affirme en riant Simon Bertrand, lui qui a commencé par peindre la grande salle de B-312 d’un bleu foncé.

D’ici la fin de son séjour, il fera une murale qui reproduira, à l’aide de son propre code couleur, un texte de l’auteure Miranda July. Le Bertrand plus expansif s’exprime ainsi, par ce premier projet in situ, qu’il complétera par une sculpture et une vidéo.

« Pendant longtemps, j’ai fait un travail de retranscription, sur papier, dans un cadre. Je commence à penser l’espace comme une totalité, en tant qu’oeuvre, dit-il. La résidence vient à point. Je ne ferai pas seulement des oeuvres sur un mur. »

La Villa mobile

Roby Provost Blanchard n’a pas le luxe de travailler dans un grand espace qui deviendra sa salle d’exposition. Sa résidence est… un camion. Il peut cependant prétendre que, pour s’y rendre, il doit absolument quitter son île. Cet artiste multimédia, qui tâte du côté des jeux vidéo, est parmi les premiers qui bénéficient cet été, à Laval, de La Villa, la résidence du centre d’artistes Verticale.

La Villa prend racine dans un camion similaire à ceux utilisés en cuisine de rue. La cuisine, ici, fait place à un espace modulable et équipé en outils multimédias.

Pour y arriver, Verticale a été soutenu à hauteur de 25 000 $ par l’organisme Culture pour tous, qui reçoit ses fonds de Québec dans le cadre du Plan culturel numérique. L’équipement numérique est, lui, prêté par la Ville de Laval.

La Villa est née au printemps afin de mieux accompagner chacun des projets « hors les murs » de Verticale, lui qui fonctionne sans lieu fixe. Sa réalité nomade prend désormais une identité bien réelle.

« Comme on n’a pas de lieu de production ni de diffusion, on voulait être plus présents et faire de la médiation de manière plus solide », commente Karine Larocque, directrice par intérim. En attendant de concrétiser le vieux rêve d’immobilisation, Verticale s’est déniché ce camion, pour 8000 $, qu’il espère faire rouler pendant au moins cinq ans.

Circuit de chaises

Roby Provost Blanchard n’hésitera pas à se déplacer, pendant les 20 jours de sa résidence, au volant de La Villa. Sans véritable but.

« J’habite Montréal, je n’ai pas de voiture, et être capable de déplacer mon espace de travail, c’est tripant », dit celui qui base ses paysages en réalité virtuelle dans la prise de vue réelle. La proximité entre sa matière première et ses ordinateurs lui fera gagner en fluidité, souhaite-t-il.

Mais il y a plus pour cet artiste qui a intitulé son projet « Propositions pour l’implantation d’un circuit de chaises de camping VR ». La Villa lui permettra aussi de rencontrer les gens et de s’imbiber de leurs histoires. « L’idée d’un truck comme ça, mobile, décoré, c’est un superbe bel élément de médiation », résume-t-il.

Comme Simon Bertrand, mais à son échelle numérique, Roby Provost Blanchard vise à être plus expansif et à mener sa pratique dans une nouvelle direction. Muni de ses chaises de camping, il s’intéressera moins à l’architecture et davantage au mode de vie.

« Je veux extrapoler à partir d’un bâtiment, être capable de le modifier à partir des histoires, des rêves qu’on me racontera… L’idée est de faire [un jeu] lié au déplacement. Une marina, par exemple, qui se construit au fur et à mesure qu’on avance », dit celui qui aimerait présenter en septembre, lors des Journées de la culture, une version « assez solide » du projet.