Berthe Morisot: modernité d’une impressionniste

Vue de l’exposition «Berthe Morisot, femme impressionniste»
Photo: Idra Labrie / MNBAQ Vue de l’exposition «Berthe Morisot, femme impressionniste»

L’exposition que le Musée national des beaux-arts (MNBAQ) consacre cet été à la peintre Berthe Morisot (1841-1895) tient de la mise au point historique. Plus d’un siècle peut être passé, l’artiste française court encore après sa reconnaissance, celle-là qui ferait dire au quidam : Morisot ? Certainement, c’est une impressionniste.

Les féministes qui ont bousculé l’histoire de l’art dès les années 1970 — notamment Linda Nochlin, auteure du célèbre texte « Pourquoi n’y a-t-il pas de grandes femmes artistes ? » — ont ramené à l’avant-scène des figures comme Berthe Morisot. Malgré ça et en dépit de toutes les expositions présentées à son sujet, elle demeure loin de la popularité posthume de ses semblables, les Manet et Renoir, entre autres.

Tout juste lancée à Québec et destinée à un itinéraire passant par Philadelphie, Dallas et le Musée d’Orsay de Paris, Berthe Morisot, femme impressionniste vise à mettre les pendules à l’heure. Cette première expo Morisot en Amérique du Nord depuis 1987, et première dans un « musée national français » (musée d’État) depuis 1941, tente de montrer en quoi l’artiste aura été moderne. Pas juste femme et impressionniste.

Photo: Idra Labrie / MNBAQ Berthe Morisot, «En Angleterre», 1875

Le terme « femme impressionniste » de l’intitulé peut dès lors étonner. Tout comme les tableaux qui ouvrent les deux salles du vieux pavillon du MNBAQ réservées à l’expo : Le berceau (1872) et Jeune fille à la poupée (1884) traitent de sujets typiquement féminins, soit la maternité et la petite enfance.

Étiquetée comme peintre de tableaux féminins, puis récupérée par les féministes comme un cas d’exclusion dicté par le genre, Berthe Morisot est destinée à être étudiée à travers ces lunettes. Méprisée ou martyre. Une fois de plus ? Pas tout à fait.

L’approche des commissaires Sylvie Patry, conservatrice générale au Musée d’Orsay, et Nicole R. Myers, conservatrice de peinture et sculpture européennes au Dallas Museum of Art, est autre. Elle défend l’idée que, derrière la prétendue absence de variété — les tableaux de figure et les portraits forment la grande majorité de l’oeuvre Morisot —, l’artiste a rompu avec l’académisme autant que ses confrères.

Si Le berceau et Jeune fille à la poupée sont élevés en porte-étendards, c’est qu’ils sont emblématiques de cet art dit féminin. L’un a intégré la première exposition impressionniste (1874) — Morisot est alors la seule femme —, l’autre affirme un style basé sur un corps central, le principal motif, et un contour imprécis, presque abstrait.

Espace restreint

Les 60 toiles réunies sont réparties en sept thèmes. Si cette option a le mérite de pointer les grands axes de la peinture de Morisot (le plein air, la mode, l’atelier-salon…), la division manque parfois de clarté.

Il faut dire que le design de l’expo repose sur la présence d’un cube (labyrinthique) dans le cube (la salle de musée). Autrement dit, l’espace a passablement été réduit, et les 60 oeuvres donnent l’impression d’être 1000.

Consignée à son statut de femme (et à traiter de sujets féminins), Berthe Morisot n’aura pas moins été audacieuse. Elle a un moment adopté, comme trait de sa singularité, le principe du non finito, soit des tableaux en apparence non terminés.

Sans s’être affichée féministe, la peintre aura représenté des femmes au travail (blanchisseuses, nourrices…) de manière peu descriptive, davantage poétique, avec des références extra-picturales. Et le geste est libre, la tache expressive, comme dans La fable (1883).

Les hommes impressionnistes se sont aussi intéressés au travail, mais Morisot, qui côtoie les « ouvrières » au quotidien, les projette comme un miroir de sa condition d’artiste au travail — une théorie de Linda Nochlin. Elle cherche à afficher son professionnalisme. Les commissaires de l’expo insistent sur ce point en plaçant le rare Autoportrait (1885) à la lisière des sections « Mode, féminité et la Parisienne » et « Femmes au travail ».

Berthe Morisot transgresse constamment les préjugés de la peinture féminine, et la section « Fenêtres et seuils » rend manifeste cette volonté. Le meilleur exemple vient de l’huile En Angleterre (1875), portée par un rare sujet masculin. Les rôles sont inversés. L’homme, confiné dans un intérieur, regarde par la fenêtre, où on aperçoit deux femmes dans l’espace public.

Le transport à Québec du journaliste a été offert par le MNBAQ.

Berthe Morisot, femme impressionniste

Au Musée national des beaux-arts du Québec, jusqu’au 23 septembre