Dix ans d’une Florence radicale au CCA

«Utopie Radicali. Florence 1966-1976», vue d’installations, 2018
Photo: Sandra Larochelle Photographe «Utopie Radicali. Florence 1966-1976», vue d’installations, 2018

Berceau de la Renaissance, Florence est reconnue, et visitée, pour les chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’art et de l’architecture qu’elle recèle. Elle est la ville des grands siècles que sont le quattrocento et le cinquecento. Mais du novecento ?

Voilà la principale contribution de l’exposition du Centre canadien d’architecture (CCA) lancée le 1er mai : la capitale de la Toscane a aussi été un nid créateur au XXe siècle. Des « utopistes radicaux », dont les dénommés UFO, Zziggurat ou 9999 (prononcez « nove, nove, nove, nove »), y ont cherché à redéfinir l’architecture.

Présentée en Italie à l’automne 2017, Utopie Radicali. Florence 1966-1976 fait pour la première fois un retour exhaustif sur ce mouvement peu connu. Fort de son identité très italienne (le directeur Mirko Zardini, la conservatrice en chef Giovanna Borasi, le conservateur en architecture contemporaine Francesco Garutti), le CCA offre un second arrêt à cette exposition.

Photo: Sandra Larochelle Photographe «Utopie Radicali. Florence 1966-1976», vue d’installations, 2018

En fait, de mouvement, il n’en est pas question, puisque les sept noms ici réunis (cinq collectifs et deux individus) n’ont pas travaillé main dans la main, sauf à de rares occasions. Si ces radicaux de l’architecture italienne ont néanmoins en commun l’Université de Florence, ils ont oeuvré sans manifeste — et sans familiarités avec le parti politique Partito Radicale (1955-1989).

Les nombreux projets exposés, pour la plupart non réalisés ou éphémères, répondent à une ou l’autre des lectures du mot radical : il s’agit soit d’un commentaire politique, soit d’une manière extrémiste d’expérimenter sur le terrain. Le Britannique Cedric Price, qui se qualifiait d’anti-architecte, serait une de leurs principales sources, les Bernard Tschumi, Rem Koolhaas ou Daniel Libeskind, leurs successeurs.

Croisements et ruptures

Divisées en huit sections, les salles du CCA n’exposent pratiquement aucun plan, aucune maquette. On a plutôt droit à des photomontages, des archives de performances, des films, des objets de design, des installations, des vêtements.

En 2004, le CCA avait présentéSortis du cadre, une expo au ton similaire. On y retrouvait déjà Price, ou encore l’anarchitecte et artiste Gordon Matta-Clark, mais aucun des radicaux florentins.

Photo: Sandra Larochelle Photographe «Utopie Radicali. Florence 1966-1976», vue d’installations, 2018

Utopie Radicali n’a pas l’approche destructrice de Matta-Clark, mais les couleurs pop de la Factory d’Andy Warhol. Les Florentins font d’ailleurs beaucoup appel à la multidisciplinarité où se croisent musique, design, danse et même conquête spatiale.

C’est par le thème « Pop » que commence l’expo. Archizoom Associati, responsable d’avoir teinté l’architecture d’une révolte kitsch et médiatique, est un des premiers groupes radicaux. La structure sinusoïdale du divan Superonda (1967) cherche à affranchir le meuble de sa fonction classique.

L’exposition Superarchitettura (1966), qui réunissait Archizoom et un autre collectif, Superstudio, invitait aussi à rompre avec le pragmatisme rassurant. « La superarchitecture, lit-on sur une affiche très cynique, est l’architecture de la superproduction, de la surconsommation, de la super-incitation à la surconsommation, du supermarché, du superman, de l’essence super. »

Architecture mobile, immatérielle ou verte

Photo: Sandra Larochelle Photographe «Utopie Radicali. Florence 1966-1976», vue d’installations, 2018

Thématiques plutôt que monographiques, les sections ne sont pas toutes dans le même ton, bien que chacune soit politisée. L’approche est festive dans « Disco », où le loisir et la discothèque sont valeur de vie. Le projet Piper d’Alessandro Poli, présenté ici dans sa maquette aux airs de jouet, consiste en deux grandes roues destinées à la fois à un garage et à un manège.

Dans la salle « Azion », qui regroupe en photos des actions urbaines de Gianni Pettena et des collectifs 9999 et UFO, l’esprit est plus anarchiste, visant à se réapproprier la ville de Florence. De Pettena, la Vestirsi di siede (1971), ou « s’habiller avec une chaise », appelle au nomadisme, un peu comme le fera ici, bien plus tard, François Morelli avec des prothèses.

Le territoire à couvrir est vaste, l’architecture est immatérielle, le corps humain est aussi oeuvre. Les utopistes rêvent à une vie sans limites, au point où certaines salles respirent l’autocratie, l’ésotérisme et les libertés sexuelles. Plus pragmatiques, si l’on peut parler ainsi, les projets de la section « Città » (ville) observent la réalité telle qu’elle est. On y pointe la banalité des constructions standards, la fragilité de l’architecture ou le potentiel créateur de sites existants.

Futuristes, ces architectes conceptuels auront aussi été marqués par le grand pas pour l’humanité posé par Neil Armstrong. La section « Luna » donne quelques idées de leur architecture spatiale. Mais ils restent terre à terre : dans la salle « Natura », sans doute la plus liée au besoin actuel du toit vert, on y présente, de 9999, la Vegetable Garden House (1971), de Zziggurat, La città di foglie (1973) — ou « la ville de feuilles » —, et de Gianni Pettena, Ice House (1971) parmi d’autres formes qu’il sculptait à partir de la nature.

Utopie Radicali. Florence 1966-1976

Centre canadien d’architecture (1920, rue Baile), jusqu’au 7 octobre.