Louis XIV, icône du pouvoir, entre au MBAM

Hyacinthe Rigaud, «Modello du Portrait de Louis XIV en grand costume royal», 1701, huile sur toile, 55 x 45 cm
Photo: Musée des beaux-arts de Montréal Hyacinthe Rigaud, «Modello du Portrait de Louis XIV en grand costume royal», 1701, huile sur toile, 55 x 45 cm

La même année qu’en Nouvelle-France se signait la Grande Paix de Montréal, à Versailles, le roi Louis XIV se faisait faire le portrait. Pas n’importe lequel : un portrait, iconique, autant de lui, Roi-Soleil, que de la représentation du pouvoir.

Trois siècles plus tard, Montréal peut s’enorgueillir de posséder, par le biais du Musée des beaux-arts (MBAM), une version du célébrissime Portrait de Louis XIV en habit royal, peint par Hyacinthe Rigaud, en 1701. L’iconographie du pouvoir absolu, résumée par la pose d’un homme debout au visage rigide, est née là, récupérée depuis mille fois, y compris par Uderzo, qui dessine un chef gaulois avec les paroles « Le village, c’est moi ! ».

L’oeuvre acquise par le MBAM en mars lors de la très courue foire d’art européen de Maastricht n’est pas le prestigieux tableau, seulement une esquisse. Pas n’importe quelle esquisse, mais le modello, terme italien pour désigner l’oeuvre préparatoire la plus fidèle du tableau commandé.

Il existe deux Portrait de Louis XIV, l’un conservé au Louvre — intitulé aussi Louis XIV (1638-1715), roi de France —, l’autre à Versailles. Cinq fois plus petit, le modello, lui, avait disparu. Il est réapparu en 2016 aux encans de l’hôtel Drouot de Paris. Acquis par le MBAM auprès de la galerie Éric Coatalem avec l’appui de nombreux mécènes — la notice qui l’identifie fait six lignes —, Modello du Portrait de Louis XIV en grand costume royal a atterri au Pavillon pour la Paix.

Portrait modèle

« C’est un des portraits les plus fameux de l’histoire de l’art, affirme la directrice du MBAM, Nathalie Bondil. Il est le premier jalon pour une généalogie de représentations de monarques. »

À la fois image historique et objet rare, le modello permet de faire entrer Louis XIV dans l’enceinte montréalaise. Un fait qui a toute son importance pour Jacques Des Rochers, conservateur de l’art canadien : c’est sous son règne que la Nouvelle-France acquiert le statut de province royale, ce qui favorisera son peuplement.

L’oeuvre d’Hyacinthe Rigaud (1659-1743), un des grands portraitistes de l’Ancien Régime, est emblématique à plusieurs égards. Pour Sylvain Cordier, conservateur des arts décoratifs anciens, c’est à partir de ce portrait en pied de Louis XIV, que « la monarchie française s’affirme comme une monarchie debout, non statique ». Aussi, chez Rigaud, le roi est à ce point divin que les ornements sont secondaires.

« Comment exprimer que le corps du roi est sacré, au-dessus du reste de l’humanité ? » demande Sylvain Cordier. La réponse, le peintre l’emprunte à Antoine Van Dyck, auteur d’un portrait d’un roi anglais : le souverain retire un gant.

« Avec sa main nue, Louis XIV utilise comme canne, de manière nonchalante, un des instruments du sacre [le sceptre, tenu à l’envers]. Il est le seul à pouvoir le toucher, à jongler avec lui, s’il le veut », note-t-il.

Outil raffiné

Outil de présentation, comme la maquette en architecture ou en art public, le modello était une pratique courante aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le MBAM possède peu d’exemples en peinture, dont celui d’une oeuvre préparatoire à un décor architectural, exposé tout près du Rigaud.

Selon Hilliard T. Goldfarb, conservateur en maîtres anciens, la nouvelle acquisition se démarque par sa haute précision. « Quand tu le présentes à Louis XIV, [le modello] doit être plus achevé qu’à l’habitude. [Celui-ci] est vraiment raffiné », dit-il.

L’auteure du catalogue raisonné de l’oeuvre d’Hyacinthe Rigaud, Ariane James-Sarazin, est celle qui a authentifié le tableau et l’a établi comme modello. Les différences avec les huiles du Louvre et de Versailles sont la preuve que Rigaud a apporté des modifications après présentation au roi.

Dans le modello, les fleurs de lys suivent les courbes du manteau. Dans la version finale, elles sont en aplat, plus visibles. Sylvain Cordier apprécie aussi « l’usage quasi cinématographique de la lumière », qui laisse dans l’ombre les objets monarchiques (trône, couronne, manteau). « Rigaud a une manière de représenter la hiérarchie des choses. Le corps vient avant les instruments », commente-t-il.

Depuis 300 ans, se plaît à rappeler le spécialiste de l’iconographie royale, les gens de pouvoir sont représentés selon ce modèle. Napoléon, ou Parizeau caricaturé par un Chapleau, mais aussi Justin Trudeau, avance Sylvain Cordier, qui évoque une photographie du premier ministre en joggeur. « C’est une affirmation du pouvoir plus simple, mais une affirmation de la vitalité du corps du gouvernant. »