Magie et perte de contrôle au 2-22

Thierry Marceau est le premier artiste issu de la performance à obtenir une commande dans le cadre de la politique d’intégration de l’art pilotée par le gouvernement du Québec, connue comme celle du 1 %.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Thierry Marceau est le premier artiste issu de la performance à obtenir une commande dans le cadre de la politique d’intégration de l’art pilotée par le gouvernement du Québec, connue comme celle du 1 %.

Ce qui est bien avec un pape comme l’Allemand Joseph Beuys (1921-1986) — pape de l’art contemporain, faut-il préciser —, c’est qu’il entre dans un petit sac. Il est du même acabit qu’Andy Warhol ou Michael Jackson : deux ou trois accessoires suffisent pour les personnifier. « Ce n’est pas comme avec le Grand Antonio. Pour lui, ça prend un sac de hockey », confie l’artiste Thierry Marceau, devenu en quelques années un homme à multiples visages.

Pour la quatrième fois depuis 2012, Thierry Marceau fera cette semaine de son Joseph Beuys une figure publique, urbaine et montréalaise. Une figure d’art public ou, pour tout dire, une oeuvre intégrée à l’architecture et à l’environnement et, dans le cas présent, à l’édifice 2-22, situé à l’angle de la rue Sainte-Catherine et du boulevard Saint-Laurent.

Marceau est le premier artiste issu de la performance à obtenir une commande dans le cadre de cette politique d’intégration pilotée par le gouvernement du Québec, connue comme celle du 1 % (la proportion du budget d’une construction consacrée à l’art). Après le bronze, la pierre, l’acier, la sculpture en chair et en os. Du jamais vu.

Dans la carapace du 2-22

Le projet de Marceau, intitulé J’aime Montréal et Montréal m’aime, s’étale dans le temps. Mercredi, il s’agira du quatrième volet des cinq prévus. L’artiste, qui a grandi à Oka, s’immiscera une fois de plus dans un étroit interstice entre la carapace vitrée et la paroi en bois qui servent de double façade à l’édifice inauguré en 2012.

S’il a choisi Joseph Beuys pour cette performance d’art public, c’est parce qu’il lui permettait d’aborder la création sous plusieurs angles, notamment son côté magique, l’artiste allemand étant une sorte de chaman. Que Beuys entre dans un banal sac, c’était secondaire, finalement. Vrai, il peut être incarné simplement, comme pour les besoins d’une photo de presse. Mais un projet de l’envergure de celui pour le 2-22 (chiffré à 118 000 $) ne commandait pas la retenue. Depuis 2012, les projections de lumière, le monde de Disney, les jeux vidéo l’ont alimenté. Pour le quatrième volet, chapeauté du titre Le début du spectacle, Marceau s’est procuré un saxophone, instrument sans lien avec le véritable Beuys.

« L’oeuvre est en crescendo. Lors du deuxième volet, je me suis multiplié en seize clones. Mercredi, il y aura d’autres dérangements, avance-t-il. Mais je reste très près du projet original, qui consistait à parler de l’étranger à Montréal. Beuys est le mythe idéal. Pour certains, il est un incontournable, pour d’autres, un inconnu. Il n’est pas Warhol. »

À la base, c’est une performance de Beuys à New York qui a inspiré Marceau. Performance mémorable du pape : il s’était enfermé avec un vrai coyote dans une galerie d’art, pendant trois jours. L’exercice avait comme point de départ la rencontre de deux inconnus en terre étrangère. Il était aussi porté par un principe cher à Beuys : ne pas poser le pied en sol américain. Marceau reprend l’idée, même s’il promet de s’aventurer mercredi en dehors du 2-22.

Art pointu et fête populaire

Le contraste entre art pointu et fête populaire, matérialisé par l’apparition dans le Quartier des spectacles du 2-22 (et les diffuseurs d’art actuel qui y logent), sied bien à Thierry Marceau. Celui qui s’est introduit dans le milieu des galeries d’art avec ses figures populaires (de Michael Jackson à Ronald McDonald) voit, dans son 1 %, l’occasion de confronter l’univers du loisir et des festivals. Il assure cependant ne pas vouloir en faire dans la dénonciation. Le quatrième volet soulignera néanmoins le côté excessif de la création dans un tel contexte.

« La magie, c’est une métaphore du geste créateur. On est artiste, mais on ne maîtrise rien. J’ai des clones, je donne des ordres et je suis peut-être plus proche de Jeff Koons que de Beuys [être solitaire]. Mais en chef d’orchestre, je dois composer avec la perte de contrôle », croit-il.

L’oeuvre J’aime Montréal et Montréal m’aime (clin d’oeil à I like America and America likes me de Beuys) a abordé à travers ses multiples phases les différentes vies du quartier, de son passé ouvrier et l’époque Red Light à son présent spectaculaire. Thierry Marceau se sert du mythique artiste allemand pour les tisser dans un tout risqué et inattendu. Un peu, dit-il, comme lorsque Beuys a tâté du vidéoclip pop, l’oeuvre Sonne statt Reagan, critique maladroite du libéralisme des années 1980. La conclusion de cette oeuvre publique surviendra en 2017. Une année de fastueuses célébrations, pendant laquelle Marceau deviendra aussi Grand Antonio.

Le début du spectacle

6 juillet, à 21 h 30 et à 22 h 30, 2, rue Sainte-Catherine Est.