Quel rôle pour l’art dans l’espace public?

L’aspect fantaisiste, ou ludique, propre à la signature de Jean-Pierre Gauthier parsème l’ensemble de l’exposition. Sur notre photo : Un proche à venir.
Photo: Aires libres L’aspect fantaisiste, ou ludique, propre à la signature de Jean-Pierre Gauthier parsème l’ensemble de l’exposition. Sur notre photo : Un proche à venir.

L’été venu, c’est devenu la norme : la rue Sainte-Catherine Est, dans le tronçon qui traverse le Village gai, ne se fait pas seulement piétonnière. Elle se pare d’art. L’événement Aires libres rassemble plusieurs initiatives qui visent à sortir l’artère de sa raison commerciale, voire de sa morosité économique.

Quitte à tout confondre, Aires libres défend autant le design que l’art actuel. Ainsi, les Boules roses, intervention de l’architecte paysagiste Claude Cormier, sont depuis cinq ans une belle réussite. Lorsqu’elles apparaissent dans le ciel, c’est le signe que, sur la Sainte-Cath, ça se passe autrement.

Le véritable moteur de la « manifestation d’art public » consiste en une exposition en bonne et due forme. Celle de cette année, Politiques d’empathie, avec ses huit artistes, confirme la bonne voie prise il y a trois ans. C’est du solide, en adéquation avec ce qui se fait de mieux au Québec, loin du fla-fla et du simple divertissement proposé parfois ailleurs.

Étalée sur un kilomètre, l’expo est signée Aseman Sabet, qui était déjà la commissaire du parcours de 2014. Les oeuvres, surtout de type sculptural, sont dispersées sur 17 emplacements aux abords du trottoir, entre la rue Saint-Hubert et l’avenue Papineau. Le type monumental domine, mais il faut dire que les photos sur panneaux rétroéclairés de Marcel Dzama, grande figure de l’art canadien, n’étaient pas encore en place pour les premiers jours de l’expo. Annoncés sur dix des arrêts, ils changeront sans doute la donne.

Le filon qui relie Dzama aux autres se veut une réflexion sur notre empathie pour autrui, sur notre capacité à voir, ou non, dans la réalité d’un autre, une part de notre propre expérience. Dans ce quartier souvent marginalisé (et pas seulement pour la question de l’orientation sexuelle), parler d’empathie est un beau défi. Il y a le danger de tomber dans le regard condescendant.

Identité et individualité

L’installation cinétique Un proche à venir, de Jean-Pierre Gauthier, relève dans ce sens d’une grande audace. Les articulations et désarticulations de cet assemblage de cannes en bois sont à la fois un hommage à ceux qui se relèvent malgré un handicap et un rappel que la fragilité nous guette tous.

L’aspect fantaisiste, ou ludique, propre à la signature de Jean-Pierre Gauthier parsème l’ensemble de l’exposition. C’est une entrée en matière qui n’exclut pas une réflexion plus approfondie. C’est le cas chez Patrick Bérubé avec Nos bergers, un monument empreint d’humour, et chez Manuela Lalic avec L’Éden du peuple, une oeuvre pop et ensoleillée. Les deux parlent d’identité et d’individualité, de travail et d’entraide, le premier à travers la figure du berger et de son mouton, la seconde au moyen de deux brouettes siamoises.

L’oeuvre la plus inusitée, parce qu’inattendue dans un contexte d’expo en plein air, est une installation vidéo signée Frédéric Lavoie. Comme son titre latin l’indique, Motus Animi Continuus évoque le mouvement perpétuel, autant par ses images que par l’obligation pour le spectateur de tourner en rond, à la suite de l’écran en rotation. C’est une oeuvre sombre, au sujet d’une fin du monde conséquente des changements climatiques. Riche et déstabilisante dans sa forme — l’artiste filme la manipulation d’images comme si elles quittaient d’elles-mêmes l’écran —, elle appelle à l’action, notre action. Quand il s’agit de survie, l’empathie ne peut être passive.

Bousculer les habitudes

Le parcours imaginé par la commissaire ne manque pas d’attraits. Sans doute, ces oeuvres répondent au souhait des autorités d’animer et d’embellir l’espace public. Fait à noter, plusieurs des installations se trouvent devant, ou tout près, des espaces commerciaux vacants, plus nombreux qu’on le croirait. Cherche-t-on à cacher quelque chose ? L’art, par contraste, finit pourtant par rappeler le vide économique de plus en plus envahissant. Impossible de toute façon d’occulter des monstres à l’abandon, telle la pizzeria Resto-Médias, à l’angle de la rue Alexandre-de-Sève.

Morosité ou pas, les oeuvres instaurent un climat qui bouscule les habitudes. Et c’est une oeuvre emblématique qui en paie, déjà, le prix : le lego géant intitulé D pour Démocratie, de Sayeh Sarfaraz, a perdu un bras, vandalisé avant même l’inauguration de l’expo. La Société de développement commercial du Village, qui est derrière Aires libres, assumera les coûts de la restauration de l’oeuvre.

Avec D pour Démocratie, Sayeh Sarfaraz déplace dans l’espace public montréalais sa critique de la privation de liberté qu’elle dirigeait jusqu’ici, dans sa pratique en galerie, envers les dictatures politiques. Son bonhomme vert aux airs de superhéros masqué arrive peut-être bien après les manifs qui ont fait naître Anarchopanda, mais il rappelle que la démocratie demeure fragile, y compris à Montréal. Le vandale qui s’est attaqué à lui ne croyait sûrement pas que son geste serait aussi à-propos.

Politiques de l’empathie

Dans le cadre d’Aires libres, rue Sainte-Catherine Est, entre Saint-Hubert et Papineau, jusqu’au 15 septembre