Brocante sans pareil

Enveloppe, 2009, Lyne Lapointe<br />
Photo: Source: Pierre-François Ouellette art contemporain Enveloppe, 2009, Lyne Lapointe

Son penchant pour les objets du passé et pour les références à des univers vieillots est une caractéristique de sa pratique. Lyne Lapointe remanie l'hier avec brio, depuis l'époque révolue où elle transformait des bâtiments abandonnés en compagnie de Martha Fleming. Sa nouvelle exposition, et sa première dans une galerie privée (chez Pierre-François Ouellette art contemporain), poursuit dans la même veine.

Visiter une exposition de Lyne Lapointe, c'est comme entrer dans une brocante. Par les matériaux, et leur facture esthétique, ses oeuvres ne peuvent être vues comme des produits du XXIe siècle. Il émane d'elles une sorte d'odeur d'humidité et de poussière prompte à la nostalgie.

C'était le cas de l'expo qui marquait son grand retour en 2002, La tache aveugle au Musée d'art contemporain, tout comme le projet lancé au centre Sporobole de Sherbrooke, en 2010, et repris pendant une bonne partie de l'an dernier par le Musée d'art de Joliette. Cabinet, titre de ce dernier projet, reposait sur un ensemble d'images encyclopédiques qui traduisaient l'envoûtement de l'artiste pour les origines de la médecine, la botanique et la zoologie.

Pierre-François Ouellette a réuni trois corpus récents de l'artiste. Petits formats, installation immersive et oeuvres à multiples éléments composent cette expo dont même le titre semble anachronique. L'intitulé «Oeuvres choisies» sied mal aujourd'hui, où l'objet d'art ne semble pas aussi important que le concept derrière lui.

Jeux optiques

Chaque série a sa particularité, son matériau commun. Les petits formats, des collages d'objets et de dessins, souvent des reproductions tirées de vieux livres, sont couverts d'aiguilles d'acupuncture, outil emblématique des médecines traditionnelles. L'installation, elle, réunit dans une salle sombre sept grandes peintures à l'huile d'une série intitulée La pierre patiente, caractéristique par ses lignes rehaussées de pigments phosphorescents. Enfin, les autres oeuvres, les plus récentes, rassemblent sur une tablette murale un objet récupéré et son double sur une paroi de verre, traduction en peinture de l'artiste.

Le lien entre ces «oeuvres choisies» demeure l'essence même de la pratique de Lyne Lapointe: les jeux optiques, les «possibles distorsions» visuelles, pour citer le texte de la galerie.

La manière peut agacer dans le cas des oeuvres sur verre, tellement elle demeure une démonstration. L'artiste reproduit un objet, comme une relique d'artisanat mexicain célébrant la mort, sous un autre angle, comme pour nous apprendre à regarder une scène complexe. Mettons cette impression sur le fait que ce corpus, préambule à un projet plus ambitieux, est de nature expérimentale.

La manière a priori plus simple que Lapointe met à exécution avec les oeuvres aux aiguilles d'acupuncture est d'autant plus enrichissante qu'elle est ambiguë. Pourtant, elle repose sur la même idée, sur la même fascination pour un objet, un corps et sa trace. Une fleur séchée aux côtés de son double dessiné. Un (vrai) nid de guêpes et sa (fausse) ombre à l'acrylique. La figure d'un homard et son impression accidentelle sur la page voisine. Et ainsi de suite...

C'est un regard sur le temps, sur le vieillissement et sur les soins à prendre que propose Lyne Lapointe. Les aiguilles d'acupuncture lui servent certes de métaphore pour «la guérison de la terre», titre d'une des oeuvres, elles traduisent aussi son affect pour la manipulation et la subtile transformation des choses. Chez elle, le sens de la vue n'est jamais loin de celui du toucher.

Il faut aussi considérer cet ensemble comme une suite logique à l'expo Cabinet. On y retrouve des similitudes dans les formats, l'accrochage et les références aux sciences naturelles. La présence des aiguilles en est le trait distinctif, élément qui annonce par le fait même le troisième pan de ces «oeuvres choisies».

Côté jour, côté nuit

Exposées en deux temps, un à la lumière, l'autre dans la noirceur, les peintures de la série La pierre patiente ont comme support un bois usé et marqué de petits orifices, comme ceux laissés par des aiguilles. La question du regard et des apparences prend forme dans des compositions superposées, ou entremêlées comme les fils d'un tissage. Ainsi, derrière une première image tout innocente, un motif floral par exemple, surgit dans le noir une autre figure, plus critique (des squelettes, un enfant ouvrier, etc.).

Avec La pierre patiente, plus politisée, Lyne Lapointe oppose les deux visages de l'humanité, son côté jour et son côté nuit, sa beauté lumineuse et ses réalités plus sombres. Le dispositif impose certes au spectateur un temps d'arrêt, d'attente, il invoque la mémoire comme outil indispensable à la lecture, à la compréhension d'une image, d'une histoire.

À noter que Lyne Lapointe est aussi représentée par une galerie new-yorkaise, la très québécophile Jack Shainman — Jean-Pierre Gauthier, Pascal Grandmaison et Pierre Dorion figurent parmi ses artistes. Elle y exposera dès la mi-février d'autres oeuvres de la série La pierre patiente.

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Collaborateur du Devoir