Allison Russell rentre au bercail

Allison Russell n’avait pas atteint la majorité lorsqu’elle a quitté Montréal pour s’exiler à Vancouver pour amorcer sa carrière musicale.
Photo: Marc Baptiste Allison Russell n’avait pas atteint la majorité lorsqu’elle a quitté Montréal pour s’exiler à Vancouver pour amorcer sa carrière musicale.

Tout en haut de l’affiche du 21e Pop Montréal trône le nom d’Allison Russell. Un nom que le festival, qui s’amorce le 28 septembre, porte comme une médaille à sa veste : joli coup de la programmation de ramener au bercail la Montréalaise d’origine récemment admise au sein de l’élite de la scène folk américaine grâce à son premier album solo, Outside Child, dans lequel sa ville natale occupe une place particulière, pour de bonnes et de moins heureuses raisons. « Mais j’ai retrouvé ma ville », assure aujourd’hui Allison Russell lors d’un entretien accordé au Devoir depuis son domicile de Nashville.

« Je suis tellement contente de revenir et de jouer à Pop Montréal, un festival que j’adore », abonde Allison Russell, ravie de pouvoir dérouiller son (excellent) français, elle qui a peu l’occasion de le parler au quotidien. « Et puis j’ai beaucoup d’amis d’enfance qui sont retournés y vivre, à la ville ou dans les Laurentides. Ils assisteront au concert, ce sera comme une réunion de famille. De ma famille choisie. »

L’épithète n’est pas ajoutée à la légère. « Pendant longtemps, raconte-t-elle, j’ai eu peur de revenir. Mais maintenant que je suis devenue mère, c’est différent ; je reconnais la beauté de la ville. N’eût été Montréal, je ne crois pas que j’aurais survécu » à une enfance traumatisante, ternie par la santé mentale fragile de sa mère et les sévices, physiques et sexuels, de son père. Allison a connu les centres jeunesse, les épisodes de fugues, mais aussi la solidarité exprimée par ses amies d’enfance et le cercle d’artistes et de musiciens qu’elle a tracé autour d’elle comme un rempart à l’horreur du monde. C’est elle, sa famille choisie.

Lorsque je dormais dans le cimetière [Mont-Royal], je me sentais alors protégée par la ville. Tout ce que je suis devenue, une adulte, une femme, une musicienne, une activiste même, ça me vient de Montréal. Elle m’a forgée.

 

Paru en mai 2021, Outside Child s’ouvre avec ces strophes tirées de la contemplative ballade intitulée Montreal : « Oh my Montreal, can I dream of you tonight ? / Of before the fall, your rose, your azure light. » Plus loin, dans Poison Arrow, complainte aigre-douce, bluesée et décorée d’un motif de clarinette : « Poison arrow broke in my chest / But I’m in my finery / At Le Divan on Boulevard St. Laurent / Sipping dry sherry. » Et dans cette même chanson, en français dans le texte cette fois, s’adressant à un voyageur « triste et brisé » comme si elle se parlait plutôt à elle-même : « Je te souhaite la paix, je te souhaite l’acceptance / Je te souhaite unedeuxième chance / Et le coeur, le coeur d’un enfant. »

« Lorsque je dormais dans le cimetière [Mont-Royal], je me sentais alors protégée par la ville, assure-t-elle. Tout ce que je suis devenue, une adulte, une femme, une musicienne, une activiste même, ça me vient de Montréal. Elle m’a forgée. » Ce récit de résilience, d’amitiés et d’amour pour la musique anime Outside Child, splendide recueil de onze chansons empruntant au folk, au jazz, au blues et au country qui donnera bientôt son nom aux mémoires de la musicienne que publieront dans les prochains mois les éditions Flatiron Books.

L’élite

Allison Russell n’avait pas atteint la majorité qu’elle s’exilait à Vancouver pour amorcer sa carrière musicale, cofondant le groupe jazz-blues-folk Po’ Girl, puis le duo Birds of Chicago. Or, c’est au sein du quatuor Our Native Daugthers (avec les brillantes Rhiannon Giddens, Leyla McCalla et Amythyst Kiah) que la musicienne entrouvre la porte du cénacle folk américain. Leur premier album édité chez Smithsonian Folkways, une relecture toute féminine de l’héritage bluegrass des Appalaches, a fait tourner les têtes.

Sur le plan strictement musical, Outside Child suit la même démarche : revisiter les musiques de racine américaines, folk, jazz, blues, country, avec la vision contemporaine d’une jeune femme noire trempant sa plume, sensible et vibrante, dans sa propre histoire. Une révélation que cet album, récompensé d’un prix Juno, de trois nominations aux prix Grammy et, tout récemment, du titre d’album de l’année au gala de l’Americana Music Association.

« Ça, je n’arrive pas à y croire ! bondit Allison. Tous les albums en lice étaient à mon avis des albums de l’année », dont la dernière collaboration entre Robert Plant et Alison Krauss et le superbe In These Silent Days de son amie Brandi Carlile, qui l’a invitée il y a quelques semaines à participer au miraculeux retour sur scène de Joni Mitchell, au prestigieux festival Newport Folk. « Ce fut véritablement un des événements les plus spirituels auxquels j’ai participé, commente Allison. L’envie d’écrire des chansons me vient de Joni Mitchell et de Tracy Chapman. »

« Ma vie a tant changé depuis douze ou seize mois, reconnaît-elle. Moi qui croyais que le succès était un leurre, un mirage, une sorte de jardin magnifique » qu’elle ne visiterait probablement jamais de sa carrière. « Oui, ça représente aussi beaucoup de travail, mais cela ne m’effraie pas puisque j’ai toujours travaillé très fort pour arriver à quelque chose. Ce qui est différent, et difficile, aujourd’hui, c’est de devoir m’éloigner de ma fille. Elle entre en 3e année à l’école, elle ne peut plus m’accompagner en tournée comme avant… Mais elle comprend la situation — elle commence même à écrire des chansons ! » dit-elle en confiant envisager de venir bientôt s’installer au Québec pour que sa fille intègre une école d’immersion française.

Entre-temps, son concert au théâtre Rialto le 28 septembre, en ouverture de Pop Montréal, s’annonce comme un des événements musicaux de la rentrée. Elle sera accompagnée de ce qu’elle nomme sa « coalition arc-en-ciel » de musiciennes chevronnées, mais sans les violons qui habillaient ses belles chansons lors du récent enregistrement de son Tiny Desk Concert (qu’on peut visionner en ligne), dans les bureaux de la radio américaine NPR.

« Elles [les violonistes] tournent en ce moment avec Brandi Carlile. Or, je ne pouvais leur faire une meilleure offre ! rigole-t-elle. Ces musiciennes qui m’accompagnent sont des femmes incroyables — plus que des accompagnatrices, elles sont toutes chanteuses, compositrices, réalisatrices. Chacun de nos concerts est une belle conversation durant laquelle on imagine de nouvelles versions de mes chansons. Ce sera un beau concert », promet Allison, qui interprétera quelques nouvelles compositions destinées à son prochain album, qu’elle prévoit lancer à l’automne 2023.

« Mon prochain album aura encore une dimension biographique, mais je veux m’enraciner dans le moment présent et dans la joie d’être une survivante, annonce la musicienne. Vivre le moment présent, avec ses défis, ses soucis, sa tristesse, mais ses joies. Aussi, on devrait avoir envie de bouger un peu plus sur ce nouvel album, qui contiendra une chanson coécrite avec ma fille, j’en suis tellement fière. »


Allison Russell

Première partie: Magella. Dans le cadre du festival Pop Montréal. Au théâtre Rialto, le 28 septembre, 20 h.

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