«Mélasse de fantaisie»: une enfance dans la gangrène du Faubourg

Dans un style qui n’est pas sans rappeler Romain Gary ou, plus près de nous, Heather O’Neill, Francis Ouellette atténue les aspérités de son histoire avec la douceur et la vivacité de l’imaginaire de l’enfance.
 
Photo: Caroline Thibault Dans un style qui n’est pas sans rappeler Romain Gary ou, plus près de nous, Heather O’Neill, Francis Ouellette atténue les aspérités de son histoire avec la douceur et la vivacité de l’imaginaire de l’enfance.
 

Francis Ouellette est né quelque part entre le fleuve Saint-Laurent et la rue Sainte-Catherine, dans les rues enfumées et bruyantes du Faubourg à m’lasse de Montréal. Ce quartier ouvrier aujourd’hui disparu devait son surnom, si l’on en croit la rumeur, à l’odeur de la mélasse provenant des quais du port.

Comme plusieurs enfants démunis du voisinage, il grandit élevé à gauche et à droite par qui est assez sobre pour l’accueillir, bercé par le son des voitures qui roulent dans les ruelles tapissées de « garnottes », l’imaginaire fleuri par les mythes et légendes qui précèdent les robineux du coin. Il joue au roi de la montagne sur les immenses amas de détritus qui jonchent la rive et rince ses blessures de guerre dans la bile ourlée du fleuve.

Dans cette fresque drôle et profondément lucide, l’écrivain arpente les recoins et les souterrains de sa mémoire — et d’un quartier qu’il connaît comme le visage d’une mère — pour faire revivre les mythes et légendes de son enfance. On y croise, parmi d’autres, Ti-Crisse, sa Harley et sa voix de blues et de rock, mariée à Josettedevant le Dieu des lesbiennes ; Frigo, le clochard simplet du coin, coiffé d’une couronne de fer forgé ; Lil’ Mike, le saxophoniste déchu ; Éric le pas-sorteux et Raymonde, championne indélogeable de berce-o-thon.

Au coeur de cette galerie de personnages aussi exotique que menaçante, le petit Francis, laissé à lui-même, observe, esquive, apprend, prend des coups, grandit trop vite et rêve. Dans une langue métissée et vivante dont la sonorité dépasse les limites des pages, le romancier donne vie à la violence et à la douleur, à la résilience et à la lâcheté, aux abus et aux silences des laissés-pour-compte, coincés dans le cercle vicieux de la précarité et de l’indifférence.

Francis Ouellet pose un regard empreint de tendresse sur la faune bigarrée de la rue Poupart, lui rendant, à travers ses yeux d’enfant, une part de grandeur et de dignité, donnant à voir autant la part la plus sombre de son existence que les rayons de lumière, d’espoir ou de rire qu’elle parsemait sur son chemin.

Dans un style qui n’est pas sans rappeler Romain Gary ou, plus près de nous, Heather O’Neill, l’auteur atténue les aspérités de son histoire avec la douceur et la vivacité de l’imaginaire de l’enfance. Le réalisme magique se met au service du narrateur — mais n’oblitère jamais l’authenticité du récit, dans tout ce qu’il a de plus dur et de plus injuste.

Ainsi, n’allez pas croire que ce roman d’apprentissage suit la courbe traditionnelle d’une émancipation à l’odeur de l’eau de rose. « L’espoir est un matou ivre qui liche sa propre pisse en y cherchant un restant de bière. […] Pour se sortir du trou, fallait aider les autres à s’en sortir et en faisant ça, eh ben, on reste dedans. Nous existions à l’extérieur du trou et en son fin fond, simultanément, tout le temps. »

C’est une histoire de courage, certes, mais un courage marqué de fêlures, qui n’a pas le luxe des raccourcis ou de l’aveuglement. Un premier roman prometteur.

Extrait

Ça me fait penser que dans ce temps-là, la plupart des ruelles du Centre-Sud étaient tapissées de petites roches. Le quartier aimait veiller. Faut savoir que le monde qui habitait au premier étage de mon bloc était d’industrieux pushers, le genre de snoreaux qu’il faut pas pousser à boutte. Ça circulait donc constamment dans notre ruelle. C’était du service à l’auto. On entendait des chars rouler toute la nuit sur la garnotte. J’adorais ce bruit. Il me rassurait. Il éloignait les silences qui étaient rares chez nous. J’ai été bercé par ce son-là longtemps.

Mélasse de fantaisie

★★★ 1/2

Francis Ouellette, La Mèche, Montréal, 2022, 216 pages



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